Situé sur le site de TECTA et conçu par Alison et Peter Smithson, le Kragstuhlmuseum vaut assurément le détour.
Au-delà du Nouveau Brutalisme
Quelques photos aperçues sur les réseaux sociaux avaient éveillé ma curiosité. Cette architecture si singulière est l’œuvre d’Alison (1928-1993) et Peter Smithson (1923-2003). L’ensemble est d’autant plus intrigant que son langage formel contraste avec leurs réalisations les plus célèbres, en tant que figures majeures du Nouveau Brutalisme. Les Smithson sont en effet connus pour des projets comme l’Economist Plaza, Upper Lawn – leur résidence secondaire des années 1960 – et bien entendu Robin Hood Gardens à Londres. Cependant, l’accueil critique négatif réservé à ce dernier projet - un ensemble de logements sociaux de style brutaliste - s’avéra désastreux pour leur carrière dans le secteur public. Ils se sont alors tournés vers des travaux théoriques et des commandes privées à plus petite échelle. Parmi ces projets à l’étranger figurait la résidence d’Axel Bruchhäuser, propriétaire de l’entreprise TECTA. Cette rencontre a marqué le début d’une collaboration pérenne, s’étendant aux bâtiments de TECTA pour aboutir finalement à la réalisation du Kragstuhlmuseum.
Une histoire invraisemblable
Lors de la planification d’un long week-end à Berlin en voiture, le Kragstuhlmuseum s’est imposé comme une étape incontournable. Situé hors des sentiers battus, le musée ne se visite que sur rendez-vous, dans un créneau horaire précis. À mon arrivée, par un jeudi matin maussade, je suis accueilli par Daniela Drescher, directrice du musée et épouse de l’actuel directeur de TECTA, Christian Drescher. Le Kragstuhlmuseum est l’ultime projet architectural de Peter Smithson (1923-2003). Il a ouvert ses portes en septembre 2003, quelques mois après sa disparition. En 2004 puis en 2007, des salles supplémentaires sont ajoutées pour agrandir l’espace d’exposition.
TECTA est une entreprise familiale, ancrée dans une tradition entrepreneuriale qui s’étend sur quatre générations. Axel et Werner Bruchhäuser, respectivement oncle et grand-père de Christian Drescher, ont fui clandestinement la RDA en 1972, après avoir été expropriés. Jusqu’à alors, ils dirigeaient l’entreprise familiale PBS (Paul Bruchhäuser und Sohn) à Güstrow, en Allemagne de l’Est. On y produisait du mobilier contemporain et jusqu’à 400 personnes y travaillaient. Par la suite, les deux hommes ont pu acquérir l’entreprise TECTA auprès de son fondateur, Hans Könnecke, à Lauenförde. Cette acquisition fut rendue possible grâce au soutien financier de l’Usine Fagus à Alfeld, célèbre pour être le premier bâtiment conçu par l’architecte Walter Gropius. C’est dans ce contexte qu’Axel entama des recherches sur le mobilier design Bauhaus original et rencontra, dans le cadre de son travail, Ati Gropius, fille de Walter Gropius.
Le Kragstuhl
Le Kragstuhlmuseum est un complexe muséal dédié à l’une des typologies de chaises modernistes les plus marquantes : la Kragstuhl, ou chaise cantilever. Dans un contexte commercial, on utilise souvent le terme ‘sled chair’, mais l’expression ‘chaise sans pieds arrière’, dont l’assise est soutenue par une structure en porte-à-faux, est sans doute la plus claire et la plus prosaïque. Les termes allemands et anglais décrivent au mieux le principe constructif, profondément architectural.
Ce type de chaise a été développé dans les années 1920. Il est difficile de déterminer avec certitude qui en fut l’inventeur car Mart Stam obtint gain de cause contre Marcel Breuer devant les tribunaux allemands à la fin des années 1920, dans un litige de brevet. Le Kragstuhlmuseum présente des dizaines de variantes de la chaise cantilever ainsi que de nombreux autres modèles emblématiques et une sélection de mobilier de Jean Prouvé et des Smithson. Cette collection impressionnante de 500 pièces, dont 350 sont exposées, justifie à elle seule le détour. L’histoire du design de ces chaises est richement documentée. Lors de ma visite, on m’a remis un iPad qui m’a permis de consulter des informations, des photos et des vidéos. On peut facilement y passer plusieurs heures à explorer l’évolution du design au cours des cent dernières années.
Pavillons et hall de production
Les pavillons structurels retracent de manière séquentielle l’histoire de la chaise cantilever, et notamment les collections de Prouvé, des Smithson et autres designers. En plus du musée, un showroom expose des pièces produites sur commande par TECTA. Un rail de transport, référence directe au processus de production, relie les pavillons. Un chariot d’information glisse sur les rails pour guider les visiteurs. Un petit pavillon d’accueil complète l’ensemble. Les pavillons forment une structure squelettique déportée vers l’extérieur. Les éléments structurels, comme les contreventements, sont visibles depuis l’extérieur. L’architecture intègre des colonnes prolongées et des motifs de fenêtres en nid d’abeille. Une corniche haute et brillante, reflète l’environnement. L’intérieur, volontairement épuré, est peint en blanc et met en valeur les pièces exposées. L’accent est mis sur la relation intérieur-extérieur via des patios aménagés.
Après ma visite au musée, Daniela m’a emmené – en passant par le pavillon Wewerka, conçu par Stefan Wewerka pour la Documenta 8 à Cassel – jusqu’au hall de production où les Smithson sont intervenus à divers endroits dans les bureaux et les ateliers. Dans un long couloir, des documents d’archives ainsi que des photographies et des dessins témoignent des nombreux contacts et collaborations d’Axel Bruchhäuser avec les designers renommés du Bauhaus.
Lorsque nous pénétrons dans la cour pour admirer une tour des Smithson – une structure en bois qu’il faut reconstruire régulièrement, peinte dans ce jaune éclatant qui rend les autres interventions si lisibles - Axel Bruchhäuser sort brièvement de son bureau pour nous saluer. Je lui adresse quelques mots pour exprimer mon admiration pour l’incroyable collection et sa propre demeure, puis il disparait aussitôt. Quel endroit improbable !
Texte et photos: ir.-arch. Arnaud Tandt
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