Cet architour s’écarte du format habituel. Il ne s’agit pas d’une excursion d’un jour avec un architecte présentant ses œuvres, mais d’une série de bâtiments que nous avons visités au cours de plusieurs voyages en Allemagne, ces dernières années. Chacun de ces projets a été conçu par un membre de l’une des dynasties d’architectes les plus impressionnantes : la famille Böhm.
Gottfried Böhm (1920-2021) est sans conteste le membre le plus célèbre – et le plus productif – de la famille. Dans l’Allemagne de la reconstruction, il a conçu une soixantaine ( !) d’églises. Son père et son grand-père étaient également architectes. Son père Dominikus Böhm (1880-1955) s’est fait connaître grâce à ses nombreuses églises avant-gardistes. Gottfried a épousé Elisabeth Haggenmüller en 1948, une architecte qui, après avoir élevé leurs quatre enfants, a multiplié les collaborations avec son mari, se concentrant principalement sur la construction de logements. Trois de leurs fils, Stephan, Peter et Paul Böhm, sont devenus architectes. Le quatrième, Markus, est peintre. Un film documentaire sur Gottfried et sa famille - Concrete Love – The Böhm Family (Die Böhms – Architektur einer Familie) - est sorti en 2015.
Église Saint-Engelbert – Cologne – Dominikus Böhm – 1932

L’église Saint-Engelbert présente un plan circulaire divisé en huit segments égaux, dont l’un est prolongé pour former le chœur rectangulaire. Les formes paraboliques, qui convergent au sommet de la coupole, ont été réalisées grâce à l’utilisation de béton armé. Dans la partie centrale, seule une lumière tamisée pénètre par les oculi situés au sommet de chaque segment de façade, tandis que le chœur est baigné de lumière naturelle. Le contraste accentue l’atmosphère sacrée de l’intérieur. Les murs sont enduits de blanc, tandis que les façades extérieures en briques et le campanile évoquent l’architecture expressionniste.
Toujours à Cologne, Gottfried Böhm a réalisé son premier projet indépendant, la chapelle Maria in het Puin, en remplacement d’une église bombardée pendant la Seconde Guerre mondiale. En 2007, la chapelle fut engloutie par le Kolumbamuseum de Peter Zumthor – au grand regret de Böhm. Il a également conçu les églises St. Gertrud (1966) et Christi Auferstehung (1970) ainsi que le complexe résidentiel coloré de Chorweiler. Plus tard, il a collaboré avec son fils Paul à la construction de la mosquée centrale de Cologne, achevée en 2015.
Mariendom – Neviges – Gottfried Böhm

Au début des années 1960, Gottfried Böhm remporte quatre grands concours en Rhénanie. Les bâtiments qui en résultent font sa réputation. En mai 1962, il remporte le premier concours pour une maison de retraite et un centre paroissial à Düsseldorf-Garath, puis vinrent l’hôtel de ville de Bensberg et le village d’enfants Bethanien à Refrath. En mars 1964, il remporte le concours pour son église de pèlerinage à Neviges. C’est là que toute la puissance sculpturale de l’architecture de Böhms s’exprime – il n’est donc pas surprenant qu’il étudie la sculpture après ses études d’architecture. L’église s’élève tel un massif montagneux au-dessus des toits. L’intérieur est vaste: une structure en forme de tente peut accueillir 6 000 fidèles.
Séminaire philosophique à la Domplein – Münster – Peter Böhm – 2017

Au nord de Cologne et de Neviges se trouve Münster, une étape logique sur la route de Brême ou de Hambourg. Pour le séminaire philosophique, Peter Böhm a positionné le nouveau volume allongé de la bibliothèque de manière à créer un espace extérieur bien proportionné. La régularité du rythme de la façade se poursuit dans la structure et l’agencement des armoires de livres, dans l’esprit de l’œuvre de Max Dudler, qui a construit la bibliothèque diocésaine un peu plus loin en 2005. Le mortier chaux-ciment couleur sable qui recouvre la brique locale évoque la galerie Am Kupfergraben de David Chipperfield à Berlin. À l’intérieur, des claustras en brique et béton servent de décor aux livres.
Züblin-Haus – Stuttgart – Gottfried Böhm – 1983

À Stuttgart, plus au sud, se trouve la Züblin-Haus, un immeuble de bureaux résolument postmoderne en béton préfabriqué rougeâtre. Deux ailes de bureaux encadrent un atrium vitré. Gottfried Böhm démontre ici que même avec des composants préfabriqués standardisés, il est possible de laisser de la place à la créativité formelle, notamment dans le design de l’escalier de l’atrium. Ce projet a contribué à sa reconnaissance et à l’obtention du Prizker Prize en 1986, dont il fut le premier lauréat allemand.
St. Johann Baptist – Neu-Ulm – Dominikus Böhm – 1926

En 1921, Dominikus Böhm remporte le concours pour la rénovation et l’agrandissement d’une église néo-romane datant de 1860. Le résultat est un espace à l’atmosphère mystique exceptionnelle. La voûte évoque l’église Saint-Pierre-et-Paul du 16e siècle à Senftenberg. De nombreux éléments trahissent l’influence de l’ouvrage photographique Romanische Baukunst in Italien de Corrado Ricci. Le jeu de lumière subtil dans la nef principale et les chapelles latérales confère au lieu une ambiance paisible, presque irréelle.
Bibliothèque communale – Ulm – Gottfried Böhm – 2000

À Ulm, Gottfried Böhm a de nouveau opté pour une forme cristalline, mais le béton a été remplacé par du verre. Les premiers et deuxième étages sont légèrement en saillie par rapport au rez-de-chaussée. Une pyramide les surmonte. Le volume de verre semble quelque peu artificiel, mais l’escalier en colimaçon rouge au cœur du bâtiment et les nombreux détails trahissent le savoir-faire du concepteur.
Université de Télévision et de cinéma/ SMÄK – Munich – Peter Böhm – 2011

Nous terminons à Munich, sur la pelouse en face de l’Alte Pinakothek, magistralement restaurée par Hans Döllgast. Peter Böhm a conçu un bâtiment allongé dont la longueur fait écho à celle du musée. Le volume robuste en béton est couronné d’une boîte en verre. Dans la partie universitaire, un escalier en béton d’une longueur impressionnante mène aux étages supérieurs. La partie musée est enfouie dans le parvis : un mur en béton marque l’entrée et évoque les temples égyptiens, tandis qu’un obélisque brisé indique le chemin et sert de banc. Le musée est éclairé par la lumière grâce à une cour intérieure en contrebas. L’architecture et la collection valent le détour.
Texte et photos: ir.-arch. Arnaud Tandt