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Dimension 65 – septembre 2022

“Nous travaillons dans un champ de tension entre le ratio et la créativité”

Peter Bernaerts – Atelier d’architecture Dertien12

Les architectes osent parfois être cyniques. Des normes strictes, un paquet de tâches toujours croissant et les responsabilités inhérentes, des honoraires insuffisants… On le serait pour moins. Et pourtant, il y a principalement des optimistes chez Dertien12. « Il faut accepter le fait que l’architecture soit un métier lent », déclare Peter Bernaerts qui, avec Lennart Claeys et Tom Gantois, est à la tête de l’atelier d’architecture brugeois. « Mais en retour, vous pouvez avoir un impact sociétal majeur, et c’est pour cela qu’on est là. »

Celui qui appelle son bureau Dertien12 peut s’attendre à des questions sans fin sur la signification. « Elle est multiple » lance Peter Bernaerts en riant. « Il y a par exemple une référence à notre date de fondation mais il s’agit plus d’une abstraction de notre vision de l’architecture. L’idée d’être face au mur douze fois pour réussir à la treizième tentative, par exemple, et la conviction qu’une bonne architecture n’existe que par une interaction entre le rationnel – le chiffre douze harmonieux – et une approche créative sous un angle – le fameux chiffre treize. »

Le champ de tension entre le ratio et la créativité s’exprime presque littéralement dans ce partenariat à trois. « Nous sommes très complémentaires. Lennart est l’homme aux idées particulières, Tom est fort sur le plan organisationnel et moi je veux surtout concrétiser des projets. C’est ce qui nous permet de gérer les ambitions les plus folles. Mais cela ne veut pas dire que nous endossons ces rôles dans la pratique. Ce serait un appauvrissement absolu de nous-mêmes et du bureau. En fin de compte, il y a du rationnel et de la liberté dans chacun d’entre nous, seul l’équilibre diffère. Chacun met ses propres accents. »

Il n’y a donc pas de répartition stricte des tâches chez Dertien12. Peter Bernaerts, Lennart Claeys et Tom Gantois assument la responsabilité du travail global et s’intègrent aux équipes de projet. « Pour les grands projets, nous agissons souvent comme un moteur mais il arrive de nous placer dans une position subordonnée. Là encore, il s’agit d’une recherche de complémentarité: nous essayons d’avancer intelligemment nos accents et affinités et ceux de nos collaborateurs dans chaque projet et équipe de projet. Lorsque nous recrutons, nous ne recherchons pas frénétiquement certains profils – en termes de caractère ou de formation – pour y parvenir. Dans tous les cas, il est difficile lors d’un entretien de sollicitation d’estimer précisément qui vous avez en face de vous. La seule condition stricte que nous posons est d’avoir un diplôme en architecture. Finalement, vous faites de la conception à chaque phase d’un projet et l’objectif est que tout le monde puisse suivre le trajet de A à Z. »

Impulsion des concours

Peter Bernaerts, Lennart Claeys et Tom Gantois ont obtenu leurs diplômes ensemble en 1999 à Sint-Lucas Gent. Au cours des années qui suivirent, les routes se sont séparées jusqu’à ce que Peter Bernaerts et Lennart Claeys se retrouvent chez Architecten Groep III et commencent, en marge, à entreprendre leurs propres projets. « C’est lors du concours d’architecture pour la rénovation de la maison des jeunes Entrepot à Bruges que nous avons retrouvé Tom », se souvient Peter Bernaerts. « Ce fut l’élément déclencheur pour unir nos forces. Et lorsque nous avons remporté la mission pour un grand établissement de soins de santé et un projet de logements sociaux à Haasdonk, il était clair que nous allions travailler ensemble à plein temps. »

La fondation de Dertien12 est donc marquée par des concours d’architecture. Les architectes ont concouru pour la rénovation de l’Entrepot mais aussi les six logements sociaux à Haasdonk. Depuis, les concours restent l’impulsion centrale de la croissance du bureau. «A chaque concours gagné, nous engagions un ou deux collaborateurs. Au fur et à mesure, notre modeste trio s’est transformé en une équipe de près de vingt collaborateurs. »

La croissance n’est pourtant pas le but des investissements réalisés à ce jour par Dertien12 dans les concours d’architecture. « Nous n’avons jamais eu de grandes idées de développement pour le bureau. Notre ambition est plutôt de réaliser des projets passionnants avec lesquels on peut faire la différence, des projets ayant une pertinence sociale. Mais on ne vous les donne pas comme ça, il faut se battre. Même si vous avez déjà un nom et une renommée, il est difficile d’éviter la piste des concours pour les projets publics. Et, oui, il est vrai qu’il reste encore beaucoup à faire au niveau des procédures des concours, mais c’est généralement là que se situent les questions et les projets les plus intéressants. Tant que ce sera le cas, nous monterons avec enthousiasme sur le ring. »

Dertien12 ne se lance pas dans la bataille totalement désarmé. « Nous essayons de faire des choix ciblés. Nous laissons de côté les concours non rémunérés ainsi que les projets qui dépassent l’échelle ou l’expertise du bureau. On ne va pas s’inscrire à un projet de 20 millions d’euros, d’autres bureaux sont plus adaptés pour cela. Si nous voulons viser plus haut, nous concluons alors des partenariats avec des architectes qui ont par exemple une spécialisation. Nous restons aussi réalistes dans l’utilisation du temps. Nous participons à suffisamment de concours pour garantir une sécurité d’emploi mais nous ne soumettons pas non plus de candidatures au hasard. L’objectif n’est pas de nous tuer à la tâche à chaque concours. Si vous avez plusieurs mois pour élaborer un concept, cela n’a aucun sens de prolonger la dernière semaine de sept nuits supplémentaires. Cela ne changera plus rien à ce moment-là. »

Finesse dans les plans

Les propositions et les projets de Dertien12 témoignent d’une volonté de construire. « Nous nous intéressons à l’environnement bâti. Nous ne voulons pas devenir un bureau avec des archives remplies de concepts de concours non réalisés. Nous ne tirons aucun profit à faire des plans fantastiques qui s’enliseront sur papier. Aussi particulières ou ambitieuses que soient parfois nos idées, nous agissons toujours de manière rationnelle. Finalement, il s’agit de réaliser l’enjeu du concours avec un jury, un donneur d’ordre, un entrepreneur, etc. Ce qui signifie qu’il faut tenir compte dès le départ d’éléments comme la faisabilité et l’abordabilité. Avec toute la finesse et les soins nécessaires pour le détail, si possible. »

Cette approche a conduit à plusieurs succès dans le parcours des concours. Une structure rationnelle avec de petites portées a par exemple permis de réaliser des économies considérables lors de la construction de logements sociaux à Bredene et de dégager un budget pour doter chaque appartement d’une terrasse spacieuse. Pour les logements sociaux à Haasdonk, un détail intelligent dans le plan a permis de faire la différence. « D’après le programme, chaque logement devait être équipé d’un garage. En les implantant de manière intelligente et en les connectant à la salle de séjour, nous avons pu faire en sorte que cet espace soit utilisé à d’autres fins, par exemple une salle de jeu ou un bureau. Avec cette intervention, nous sommes parfaitement restés dans le cadre strict du budget et des surfaces maximales mais nous avons ajouté plus de flexibilité et de qualité de vie à chaque logement. À ce jour, les garages n’ont hébergé aucune voiture. »

Dertien12 ne s’en tient pas toujours aux conditions strictement définies au préalable. Lors de la réalisation d’un bâtiment polyvalent pour le terrain de jeux De Warande à Courtrai, la mission initiale a même été remise en question. Au lieu d’un bâtiment compact BEN souhaité par le donneur d’ordre, Dertien12, AVDK architecten et Studio Basta ont proposé un volume allongé. « Tout d’abord, nous voulions préserver la pelouse comme aire de jeux précieuse avec une construction en bordure. Ensuite, la demande d’un bâtiment entièrement BEN nous semblait peu réaliste. Les enfants qui jouent entrent et sortent toute la journée. Notre proposition a donc consisté en une succession d’espaces sous une structure unique. Il y a un certain nombre de pièces bien isolées, des espaces sans isolation ou chauffage et un espace extérieur couvert classique. C’est une autre vision mais cette rationalité est nécessaire pour concevoir et convaincre les parties impliquées. »

La ville et ses endroits cachés

Pour un bureau qui vise la construction, il est frappant de constater que Dertien12 n’est pas hébergé dans une propre création expressive. Depuis sa fondation, l’équipe se déplace d’un endroit à l’autre de la ville, comme un nomade. Aujourd’hui, les ateliers sont établis dans les combles du Hof Bladelin historique au centre de Bruges. Auparavant, Dertien12 opérait depuis un ancien monastère et la Caserne Militaire à la Peterseliestraat.

« Nous avons l’ambition de déménager souvent », reconnaît Peter Bernaerts. « Pas parce que nous sommes lassés de notre hébergement mais parce que nous voulons attirer l’attention – des propriétaires, des développeurs, des entrepreneurs, des visiteurs, … – sur le nombre d’espaces disponibles en ville. Il y a beaucoup d’emplacements vides, inexploités et de splendides endroits cachés. Avant de commencer à construire des bâtiments, il faut redonner une interprétation digne à ces lieux. Il faut les répertorier et les concilier avec les besoins existants. Nous partageons par exemple un très beau jardin avec les résidents de la maison de repos adjacente. Pourquoi pas ? Et pourquoi l’école de musique locale ne pourrait-elle pas répéter dans les locaux vides de la maison de repos ? Nous recherchons des chevauchements, des pollinisations croisées, des rencontres. Dans de nombreux cas, il n’est souvent pas nécessaire de construire un nouveau bâtiment tape-à-l’œil. »

Dans ce contexte, les ateliers de Dertien12 font office de scénario d’essai de la vision du développement urbain. Les endroits cachés deviennent visibles, le potentiel est démontré via des interventions souvent mineures qui libèrent l’endroit pour de nouveaux développements permanents. Le monastère qui hébergeait le bureau à l’origine a été transformé par Gino De Bruyne en un logement pour étudiants ; la Caserne Militaire reçoit aujourd’hui un nouveau sens en tant que projet résidentiel mixte. « Nous savons toujours à l’avance que notre occupation est temporaire. À la Caserne Militaire, nous devions en principe y rester deux ans mais du fait de la lenteur du déroulement du projet, nous sommes restés six ans. Le bâtiment n’est donc pas resté vide durant six ans. »

La marge comme terrain de jeu

Pour les projets traitant de patrimoine et de réaffectation, la lenteur dans l’avancement des projets est plus la règle que l’exception. Il n’est pas rare de voir le protectionnisme des propriétaires et de la préservation des monuments freiner complètement les développements. « Il n’est pas toujours facile de réaliser les choses dans les conditions préalables du patrimoine et de l’énergie. Nous avons remarqué cela dans plusieurs projets patrimoniaux, notamment la reconversion de l’ancienne salle des fêtes de la ville de Malines en un cinéma Lumière. Ce que nous pouvions faire et ne pas faire était clairement défini. Notre intervention s’est donc limitée à la réalisation d’une tour dorée comprenant trois salles. »

Les mêmes règles strictes s’appliquaient en principe au Hof Bladelin. En aucun cas il ne fallait toucher aux espaces historiques. Mais Dertien12 a réussi à trouver la liberté de mouvement utile. « Les combles du bâtiment étaient vides depuis 700 ans. Cet espace n’était pas équipé et la valeur patrimoniale était faible. Nous avons réussi à convaincre le propriétaire de nous laisser le transformer. Une solution ingénieuse a été recherchée pour les petites restrictions qui s’appliquaient – les volets des oriels donnant sur la cour intérieure ne pouvaient pas être remplacés par des fenêtres – et nous avons joui d’une grande liberté. Cela nous a permis de montrer le potentiel. Quand nous partirons dans six ans, le propriétaire disposera d’un beau grenier entièrement fonctionnel. »

« Les opportunités sont souvent marginales », conclut Peter Bernaerts. « Les règles sont plus souples et les intérêts – apparemment – moins importants. » Cette marge a une dimension à la fois spatiale et temporelle. Dertien12 a ainsi réalisé pour la première Triennale de Bruges en 2015, avec le bureau d’architectes japonais BOW-WOW, le Canal Swimmer’s Club, un ponton en bois avec un auvent sur les canaux de Bruges. « Bruges doit sa prospérité aux canaux mais aujourd’hui, cet espace n’est accessible qu’en bateau touristique. L’objectif de ce projet était de redonner cet espace public fondamental aux Brugeois. En tant que projet permanent, cela aurait été impensable mais comme il était temporaire, de nombreuses restrictions ont été levées. Cependant, l’impact sociétal à long terme s’est avéré tout aussi important : étape par étape, le projet a fait en sorte que la baignade dans les canaux soit autorisée chaque été. En d’autres termes, une intervention n’a pas besoin d’être importante pour avoir un impact sociétal majeur. »

Que signifie exactement l’impact d’un tel projet sur la réalité quotidienne d’un bureau d’architectes ? « Ce n’est bien entendu pas rentable mais nous le savons d’avance. Nous réalisons ce type de projets pour le plaisir et le potentiel, et nous continuerons de le faire. L’envie de s’impliquer dans des projets intéressants prime sur l’image purement financière. Mais on n’en fait pas trois par an. Nous gardons à l’esprit l’image complète : nous effectuons un calcul approfondi avant et après et pour chaque projet qui est dans le rouge, nous faisons en sorte d’en avoir trois bons qui rapportent et qui compensent. C’est de la mathématique simple. »

« Les projets passionnants ayant un impact sociétal ne vous sont généralement pas donnés en cadeau. Il faut se battre pour les obtenir. »

« Avant de construire des nouveaux bâtiments, il faut redonner une interprétation digne aux lieux existants. »