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Dimension 64 – mai 2022
“L’architecture doit être approchée de l’intérieur et de l’extérieur”
Tinne Verwerft – murmuur architecten

La matérialisation et les détails de la maison médicale Burenzorg témoignent de la démarche douce, presque poétique de murmuur architecten, une recherche de quelque chose qui dépasse le purement commercial ou fonctionnel. (© Olmo Peeters)

Lors de la rénovation de la maison médicale Burenzorg à Anvers, en collaboration avec l’architecte An Vanderhoydonck, l’accent fut mis sur la création d’un bâtiment accessible et accueillant, malgré une parcelle complexe et la superposition nécessaire des salles de consultation. (© Olmo Peeters)

Avec Dhooge & Meganck et Sabine Okkerse, murmuur architecten travaille sur la nouvelle infrastructure des visiteurs du Gravensteen ainsi que des interventions architecturales et l’aménagement des abords pour renforcer la qualité de la perception touristique et la restauration de certains espaces dans le monument. Un projet qui attise les esprits, mais la collaboration avec plusieurs bureaux d’études garantit une large adhésion des décisions.

La durabilité est un point d’attention central dans l’œuvre de murmuur architecten, tant sur le plan technique qu’en matière de choix des matériaux et de planification de scénarios. Dans le nouveau bâtiment de la crèche extrascolaire Knipoog à Wortegem-Petegem, le bureau a été très loin dans la recherche d’une construction circulaire et démantelable. (© murmuur architecten)

Le projet Pedico à Geel – comprenant la rénovation, la transformation et l’extension d’un ancien doyenné en un magasin de chaussures (2010-2014) – a été réalisé en collaboration avec l’ancien employeur Robbrecht en Daem architecten. Ce fut à l’époque la première grande mission commerciale de murmuur architecten. (© Filip Dujardin)

La refonte du site Standaert, un projet de murmuur architecten, d’AE-architecten et de Carton123 architecten, a clairement marqué les cercles d’architecture et les habitants du quartier reconnaissent la plus-value. La décision de moins (re)construire et d’optimiser l’accessibilité du parc renforce le projet. (© Michiel De Cleene)

Sur une parcelle étroite et allongée à Nieuwpoort, murmuur architecten s’est chargé de la construction de cet immeuble à appartements avec un magasin de chaussures. Deux volumes principaux en briques claires – un du côté de la rue commerçante et l’autre donnant sur la rue arrière – abritent les appartements. Le magasin de chaussures se trouve au rez-de-chaussée et au premier étage. La lumière naturelle inonde le magasin via le patio végétalisé et les vitrages en toiture. (© Michiel De Cleene)
PreviousNextAvec la refonte du site Standaert, l’association momentanée murmuur architecten, AE-architecten et Carton123 architecten décroche un flux constant de nominations et de reconnaissances depuis la livraison en 2019. Ce qui fait très plaisir à Tinne Verwerft de murmuur architecten même si elle ne s’attend pas à une hausse de demandes et d’offres pour autant. Un signe de modestie qui caractérise le bureau à la fois dans son attitude et son architecture.
Lauréat du Prix provincial d’architecture de Flandre orientale en 2019, lauréat du Belgian Building Award 2020, plusieurs nominations au Brussels Architecture Prize 2021, au Prix d’Architecture de Gand 2021 et au Mies van der Rohe award 2022. La liste en dit long : la refonte du site Standaert est un succès architectural. « Cela m’étonnerait que les maîtres d’œuvre y accordent une grande attention », lance Tinne Verwerft, « mais cette reconnaissance est significative pour nous car elle montre que nos efforts en tant qu’architectes sont appréciés. Car définir à l’avance la durée d’un tel projet n’a rien d’évident. »
La base du succès de la refonte du site Standaert était écrit dès la phase de conception. Lors du premier concept de concours, les trois bureaux d’architectes impliqués avaient exprimé l’idée de réduire le volume. « Une partie des activités proposées pouvait selon nous se dérouler sous un auvent afin d’améliorer l’accessibilité et la traversabilité du parc. Ce concept nous a permis de remporter la mission. Nous l’avons ensuite filtré et affiné en concertation avec les autres architectes ainsi que l’architecte paysagiste Arne De Ruyter et l’ingénieur en stabilité H110, jusqu’à obtenir un projet offrant une plus-value significative pour le quartier. La bonne réponse au bon endroit au bon moment, peut-on dire. »
Alimenter les connaissances et la confiance
Le bon moment, c’est aussi ce que Tinne Verwerft et Pieter Vanderhoydonck attendaient pour lancer leur cabinet murmuur architecten. Bien que les ingénieurs-architectes avaient déjà travaillé ensemble avec succès pendant leurs études à l’Université de Gand et planifiaient de démarrer une pratique commune, ils ont dû patienter une petite décennie avant que le souhait ne devienne réalité. Pieter Vanderhoydonck a travaillé une grande partie de ce temps comme architecte de projet chez Robbrecht en Daem architecten, et Tinne Verwerft a endossé la même fonction chez Marie-José Van Hee architecten. « Cette longue période fut nécessaire car elle nous a permis de nous familiariser avec la pratique », explique Tinne Verwerft. « Parce que quand vous êtes diplômé, vous savez finalement peu de choses. Ce n’est qu’après huit ans que nous avons trouvé une sérénité, la certitude d’avoir assez de connaissances pour nous lancer. »
Avec l’arrivée du bio-ingénieur Koen Van Delsen, d’abord en tant que collaborateur puis comme troisième associé en 2014, murmuur architecten a rapidement acquis d’autres connaissances. « Koen est l’un de nos premiers maîtres d’oeuvre. Lors de la rénovation de son logement – un projet complexe combinant notamment des aspects patrimoniaux et de hautes ambitions de durabilité – il a fourni un tel apport utile et précieux que nous lui avons immédiatement proposé une place chez murmuur. C’est aujourd’hui notre spécialiste de la durabilité et sa vision sobre de l’architecture apporte un raffinement supplémentaire. Il joue aussi un rôle important dans la structuration du fonctionnement du bureau. »
Concernant les collaborateurs, murmuur peut compter depuis sa fondation en 2010 sur une croissance moyenne d’un collaborateur par an. Aujourd’hui, le compteur affiche onze architectes et ingénieurs-architectes répartis respectivement dans deux bureaux à Ronse et Gand. Les équipes de conception sont composées en fonction de la disponibilité, de la taille du projet, d’une éventuelle expérience précédente, et rassemblent généralement un profil junior et un profil senior, et un support assuré par un associé en tant que chef de projet.
Lors de la réunion hebdomadaire, les trois associés passent les projets en cours en revue. « Au départ, Pieter et moi pensions ne faire cela qu’à deux mais le bureau a connu une croissance rapide. Et compte tenu des complexités inhérentes à la profession, c’est sans doute une bonne chose. Nous avons besoin de personnes pour acquérir et rassembler des connaissances. Tous nos collaborateurs suivent aujourd’hui les projets du début à la fin. Ils travaillent tant sur la conception que la mise au point technique, l’appel d’offres et le suivi de la réalisation. Nous n’avons pas encore de profils purement techniques en interne mais cela pourrait venir à l’avenir.
Dans le domaine de la durabilité, il y a principalement Koen qui collecte activement des connaissances et les transmet à l’équipe, et nous encourageons les collaborateurs à étoffer leurs acquis. »
Une recherche de focalisation
Tinne Verwerft n’ambitionne pas de grandir encore pour le moment. L’accent est mis sur la profondeur. « Nous avons connu une croissance relativement rapide mais aussi organique au cours des dix dernières. Comme tant d’autres bureaux, nous avons constitué un vaste portefeuille de projets dédiés au logement privé mais aussi des projets commerciaux et publics de nature et échelle diverses. C’est un bon départ mais à ce stade de notre carrière, nous voulons affiner un peu les choses. »
Avec la construction d’une crèche à Wortegem-Petegem et la récente réalisation d’un cabinet médical à Anvers en collaboration avec An Vanderhoydonck, murmuur architecten tire la carte des soins. « A l’avenir, nous aimerions postuler plus souvent pour des projets de santé publique. Dans de tels projets, nous pouvons apporter beaucoup de choses. Voyez le cabinet médical. Malgré la parcelle complexe et le fait de devoir superposer les salles de consultation, le bâtiment reste accessible et accueillant, et il est ancré dans la petite place animée. »
Pour Tinne Verwerft, il est clair qu’il faut chercher un équilibre entre les projets publics et les projets privés. « Il y a de beaux défis dans le secteur public mais participer à des concours demande malheureusement d’énormes investissements. En tant qu’entreprise, on ne peut le supporter que de temps en temps pour éviter de sombrer. Voilà pourquoi nous avons posé des limites très concrètes. Dernièrement, nous avons aussi constaté une tendance pernicieuse dans la culture des concours, à savoir la sélection de toujours plus de parties – voire toutes – par crainte de conséquences juridiques. On se retrouve alors à six ou neuf parties autour d’un projet, à entamer une réfléxion presque gratuitement, ce qui, je pense, n’est qu’une poursuite de la dégradation de la situation. »
Le grand point d’interrogation semble être la construction privée qui représente pourtant une part considérable dans l’œuvre de murmuur architecten. « Nous n’abandonnerons sans doute jamais complètement la construction/rénovation privée mais c’est une voie à double sens. Les projets à petite échelle sont très intenses. C’est ce qui les rend passionnants, certes, et c’est une bonne école d’apprentissage pour les jeunes collaborateurs qui peuvent suivre l’ensemble du processus de conception et de construction de manière rapide et compréhensible, mais cela signifie souvent aussi une réalisation moins rentable. Il ne faut pas perdre de vue cette réalité. »
Vivre et percevoir
D’après Tinne Verwerft, cette recherche de focalisation et de profondeur ne se résume pas à des exercices de réflexion pragmatiques ou à la limitation d’une échelle ou d’une typologie. « Il faut choisir consciemment des projets qui nous conviennent. Des projets pour lesquels on peut perdre son âme et faire une réelle différence, non seulement pour ceux qui utilisent effectivement le bâtiment mais aussi pour l’environnement au sens le plus large du terme. »
“Faire rêver.” Voilà comment Pieter Vanderhoydonck et Tinne Verwerft ont décrit leur vision lors de la fondation de murmuur architecten en 2010. « C’est encore le cas aujourd’hui. Nous recherchons toujours ce quelque chose qui dépasse le purement commercial ou fonctionnel, fût-ce de manière subtile voire poétique, par le biais de certains détails, la ligne de façade, une matérialisation… Nous abordons plus en douceur ou avec prudence une implantation dans un contexte paysager ou urbain. Nous visons des bâtiments imbriqués dans l’environnement, mais qui ont leur propre langage. »
murmuur architecten recherche invariablement les origines de la perception d’un lieu. « Nous menons une réflexion sur l’usage de nos bâtiments, la manière dont les utilisateurs s’y déplacent, l’incidence de la lumière et l’endroit, etc. Tout cela nous permet de donner forme à des volumes. Cela ne s’applique pas que pour l’intérieur. Il faut aussi faire cet exercice pour l’extérieur. En d’autres termes, l’environnement vit-il ce projet comme quelque chose d’agréable et de doux ? Ou plus globalement : l’avons-nous construit du mieux possible et avec le moins d’impact possible, et sera-ce aussi le cas lorsque le bâtiment recevra une autre fonction ? Outre l’approche technique de la durabilité, pour laquelle nous accordons de l’attention à l’efficacité énergétique, à la circularité et à l’impact des matériaux, nous déployons plus souvent un planning de scénarios. Je pense qu’il y a beaucoup à gagner. »
Tinne Verwerft est confiante, même si les aspirations vers une meilleure focalisation expriment aussi une certaine modestie. « Je suis émerveillée par la confiance qu’ont des architectes comme Marie-José Van Hee dans la création », avoue l’architecte. « Elle a toujours été très confiante dans ce qu’elle a dessiné. Chez nous, cela va souvent de pair avec plus de doutes. Après dix ans de murmuur architecten, nous avons plus confiance dans nos capacités, mais j’attends finalement toujours avec impatience le moment où nous trouverons une certaine sérénité. »
Forts ensemble?
Les anciens employeurs Marie-José Van Hee architecten et Robbrecht en Daem architecten apportent encore aujourd’hui un soutien important à Tinne Verwerft et Pieter Vanderhoydonck. Le bureau a par exemple décroché sa première grande mission commerciale, la construction du magasin de chaussures Pedico à Geel (2010-2014), grâce à Robbrecht en Daem, et les architectes peuvent compter sur l’expérience acquise auprès de leurs maîtres et leur précieuse caisse de résonnance. Mais au cours de ces dix dernières années, murmuur architecten a aussi trouvé chez d’autres bureaux d’architectes des partenaires plus que méritants. Outre la collaboration avec AE-architecten et Carton123 architecten pour le site Standaert, on peut mentionner l’association momentanée avec Dhooge & Meganck et Sabine Okkerse dans le cadre de la nouvelle infrastructure de visiteurs pour le Gravensteen.
« D’une part, le climat actuel des concours rend nécessaire la conclusion de telles alliances », explique Tinne Verwerft. « Bien souvent, c’est la seule manière de satisfaire aux conditions de participation. D’autre part, elle est généralement très enrichissante pour les projets proprement dits et débouche sur des solutions mieux ciblées et plus largement soutenues. C’est notamment le cas avec un projet complexe comme le Gravensteen, où la collaboration garantit une perception de chaque problème sous différents angles, chaque décision étant suffisamment remise en question et éprouvée. Malgré le fait que le projet attise les esprits et les nombreuses critiques en marge, on peut dire avec une confiance relative que nous faisons les bons choix. »
Pour autant que de bons accords soient conclus et que l’on veille à la qualité et à la quantité des moments de concertation, les partenariats offrent une certaine force dans un secteur par ailleurs faible, d’après Tinne Verwerft.« Il ne faut pas grand-chose pour démarrer un bureau s’architectes, si bien que de nombreux petits bureaux voient le jour chaque année et créent une guerre des prix par soif de missions. Cette concurrence fragilise grandement notre secteur, notamment parce que nous risquons de négliger nos propres efforts et responsabilités. Un entrepreneur a généralement peu de problèmes pour justifier son prix et les travaux supplémentaires mais en tant qu’architectes, et malgré l’énorme paquet de tâches et la responsabilité qui reposent sur nos épaules, nous n’arrivons toujours pas à demander une part équitable dans le coût de construction. Apparemment, l’idée prévaut toujours que nous ne vendons principalement que de l’air. »
Pour Tinne Verwerft, la situation est inquiétante. « Les salaires des collaborateurs et des administrateurs sont trop bas pour ce que nous assumons », souligne-t-elle. « Ce n’est tenable ni pour une personne ni pour une entreprise. Je ne vois pas très bien comment le secteur peut renverser la tendance, même s’il s’agit d’abord de demander une rémunération correcte pour le travail presté. Une comparaison avec d’autres secteurs, même créatifs, peut éventuellement nous aider à oser établir des honoraires corrects. Quand on sort un instant de notre bulle, ce que nous faisons via notre implication dans le collectif de croissance de Flanders DC, on remarque rapidement que nos rémunérations ne sont pas en phase avec la réalité du reste du monde. On remarque aussi que d’autres secteurs créatifs travaillent selon le principe d’une charte, où chacun s’engage à ne pas descendre sous certaines conditions. Peut-être qu’une telle initiative pourrait améliorer la situation des architectes ? »
« Nous visons des bâtiments imbriqués dans l’environnement, mais qui ont leur propre langage. »
« Les collaborations sont enrichissantes pour les projets et débouchent souvent sur des solutions mieux ciblées et plus largement soutenues. »
« Il faut oser sortir de notre bulle. Une comparaison avec d’autres secteurs créatifs montre que nos rémunérations ne correspondent pas à la réalité. »