PROJET À L'HONNEUR
Dimension 62 – décembre 2021
D’un pavillon moderniste à un objet muséal
Deux grandes baies vitrées offrent une vue latérale sur les façades à facettes du pavillon moderniste Trinkhall dans le Parc d’Avroy à Liège. Quand la nuit tombe et que le nouveau Trinkhall Museum s’illumine tel une grande lanterne, la silhouette du pavillon d’origine se dessine sur la façade translucide. Un repère urbain voilé, marquant dans la mémoire collective de la ville.
A l’emplacement de l’actuel Trinkhall Museum, les Liégeois se retrouvaient fin du dix-neuvième siècle, peu de temps après l’aménagement du Parc d’Avroy, dans ce lieu de détente et de divertissement. Le pavillon d’origine, une construction éclectique en fer et en verre dans le style ‘Crystal Palace’, a survécu durant 80 ans. Cependant, touché par les bombardements et une grave inondation et devenu progressivement obsolète, le bâtiment est démoli au début des années 60. Un édifice moderniste conçu par Maurice Chalant avait alors pris sa place et perpétuant la tradition pavillonnaire, abritait un restaurant de luxe et un dancing.
Vingt ans plus tard, il ne restait plus grand-chose de la splendeur d’antan. Le bâtiment fut délaissé puis occupé par le Créahm, une association qui révèle les formes d’art produites par des personnes handicapées mentales. De manière improvisée, le collectif a installé dans le bâtiment des ateliers, une salle d’expositions en un café. Malgré l’officialisation de l’occupation par le MADmusée nouvellement baptisé et une série de petits travaux de rénovation ad hoc, le pavillon n’était pas adapté pour abriter des œuvres ou recevoir des artistes. En 2008, la ville de Liège, toujours propriétaire du bâtiment, posait les grandes lignes d’une revalorisation, tant du patrimoine architectural du pavillon Trinkhall que du projet socio-artistique du Créahm.
Doublement compact
Les ambitions de la ville étaient grandes. L’appel à concours mentionnait non seulement la rénovation complète du pavillon et le doublement de la surface mais aussi les exigences requises pour un musée de catégorie B selon les critères de classement de la FWB. Le budget pour la réalisation était limité à, initialement, 1,3 millions d’euros. Le couple d’architectes liégeois Aloys Beguin et Brigitte Massart a su apporter les réponses les plus appropriées à ce défi, d’après le jury.
« Notre point de départ était très clair », se souvient Brigitte Massart. « Notre intervention devait être la plus compacte possible, d’une part pour limiter les coûts et d’autre part pour ne pas trop envahir le parc. » L’idée d’une extension classique avec une annexe fut balayée d’un revers de main. A la place, les architectes Beguin-Massart ont imaginé un nouveau volume englobant le pavillon existant. « De chaque côté du bâtiment, nous avons ajouté un espace variant de deux à quatre mètres. L’impact sur l’empreinte du bâtiment est limité et diverses fonctions sont déployées dans les espaces périphériques. Le côté sud est ainsi réservé à l’accès et à la circulation, et le côté nord abrite une bibliothèque allongée. Les côtés est et ouest sont occupés respectivement par la brasserie et un espace d’exposition temporaire. »
Le plus grand gain de surface est réalisé au premier étage où la toiture-terrasse du pavillon moderniste, désormais sécurisée et sous cloche, d’environ 300 m², accueille l’espace muséal principal. Dans le volume blanc posé sur la partie nord de la toiture, caractérisé par les façades à facettes géométriques, se trouvent l’atelier pédagogique et les bureaux. « La structure et la matérialité du pavillon des années 60 ont été préservées autant que possible. Les façades sculpturales sont ainsi visibles de l’intérieur et de l’extérieur et nous avons conservé le revêtement de façade original du socle. Seul l’angle sud-ouest du pavillon d’origine a été ouvert pour créer une galerie d’exposition temporaire, une boutique et l’accueil. » L’ajout d’un espace d’exposition posé sur une colonne-champignon souligne le porche d’entrée. « L’accès couvert se greffe sur l’allée principale du parc, qui forme un axe cyclo-pédestre important à travers la ville. »
Une nouvelle enveloppe
La surface additionnelle est entourée d’une nouvelle enveloppe qui se déploie sur une structure métallique laquée blanc avec des panneaux en polycarbonate. Les colonnes, hautes et élancées, le revêtement de façade translucide et les angles arrondis confèrent à l’enveloppe un aspect ultra-léger, et fait référence à l’architecture du pavillon Trinkhall du dix-neuvième siècle. Les larges fenêtres aux menuiseries en bois naturel offrent des vues sur le parc – de l’intérieur – et des séquences du pavillon moderniste préservé – de l’extérieur. A hauteur de la brasserie, le rez-de-chaussée est pratiquement ouvert sur toute la longueur du bâtiment et donne sur le parc, la terrasse et le kiosque.
« Le matériau de la façade est fondamental pour la matérialisation du concept architectural », précise Brigitte Massart. « Ce n’est pas un matériau noble ou sélect qui fait du musée une institution distante dédiée à la classe moyenne supérieure mais au contraire une solution simple et bon marché qui s’inscrit dans les ambitions sociales du Créahm. L’enveloppe en panneaux multi couches de polycarbonate opalin crée un jeu de lumière à l’intérieur et à l’extérieur. L’ensemble est translucide et offre une lumière douce et diffuse, appréciée dans les espaces d’exposition, quelles que soient les conditions météorologiques. Quand le jour tombe et que l’éclairage s’allume, on peut voir de l’extérieur la silhouette du pavillon moderniste se profiler sur la nouvelle façade. » La menuiserie en bois forme un contraste chaleureux par rapport au polycarbonate froid et le matériau naturel est aussi travaillé dans les nouveaux éléments intérieurs comme le comptoir, la boutique et la bibliothèque.
Tout au long du trajet, le bureau d’architectes a veillé à ce que la construction historique et la nouvelle enveloppe restent séparées, au sens propre comme au figuré. Aloys Beguin: « Via une grille structurelle en acier de 21 m de portée, la nouvelle enveloppe drape le pavillon moderniste dans un voile et la construction historique devient un objet sculptural au coeur du nouveau musée. La nouvelle enveloppe ne touche pas les façades d’origine et crée un vide de 9 m de haut le long de l’ancienne toiture et la plateforme d’exposition actuelle. Les panneaux d’exposition n’ont pas non plus de lien direct avec la toiture d’origine et sont flottants, suspendus à la trame de la charpente quadrillée. Dans la bibliothèque, où les livres sont rangés contre la façade nord d’origine, nous avons dessiné pour les mêmes raisons des étagères ouvertes afin que la matérialité de la façade d’origine reste visible et tangible. »
Scénographie différenciée
Au départ, le concept muséal n’était pas repris dans l’appel à concours. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’avancement du concept et des budgets et subsides négociés auprès de plusieurs organismes que la scénographie a été confiée au bureau d’architectes Beguin-Massart. « C’était finalement une décision logique », poursuit Aloys Beguin. « De par notre position d’architecte de projet, nous étions les mieux placés pour optimiser l’interaction entre l’ancien et le nouveau et l’éclairage particulier du musée, et nous étions en contact étroit avec les personnes du Créahm et du MADmusée, en particulier l’ancien directeur Pierre Muylle. Nous avions très bien compris ce que l’utilisateur souhaitait, et ce n’était en aucun cas un cube blanc sans particularité. »
Le bâtiment possède plusieurs espaces d’exposition qui ont chacun leur propre identité. La grande salle placée sur la toiture du pavillon original forme le cœur du musée. « Cet espace est lumineux et flexible. La structure métallique et la charpente quadrillée donnent corps à un système modulaire de suspension des panneaux d’exposition, chaque module étant équipé d’un système d’éclairage. Les fenêtres et le revêtement de façade translucide créent un lien permanent avec le parc. Une ambiance plus intime règne dans l’espace d’exposition circulaire situé au-dessus de l’entrée, où la façade est totalement opaque. Un autre espace plus intime est la fameuse blackbox: un volume compact et distinct dans la grande salle, climatisé et aux cloisons sombres, réservé à la présentation d’œuvres plus fragiles.
Sélectif dans les techniques
Parmi les défis posés par le budget limité, le coût énergétique a retenu toute l’attention des architectes. Le choix de placer une enveloppe tout autour du bâtiment existant a simplifié les choses. Brigitte Massart: « Par définition, un bâtiment compact offre des avantages énergétiques et il nous a libéré ici de toute une série d’interventions complexes sur l’enveloppe du pavillon existant. »
Cependant, l’impact du nouveau matériau de façade était décisif. » Avec une valeur U de 0,8 W/m2, les panneaux en polycarbonate constituaient une bonne base. Le principe de construction – les panneaux sont fixés entre eux par un système de rainure et languette – garantit une bonne étanchéité à l’air, même lors de la dilatation ou la contraction des panneaux sous l’effet des variations de température.
« Tous ces éléments ont été testés au préalable », souligne Aloys Beguin, « et nous avons réalisé des prototypes, notamment pour la réalisation des courbes. Nous avons aussi expérimenté la translucidité du revêtement. Chaque panneau se compose de dix couches de polycarbonate dont la transparence ou l’opacité peut être définie au choix. Initialement, nous avions prévu des panneaux avec un haut degré de translucidité pour laisser transparaître au maximum le pavillon historique, mais ce choix a été tempéré afin de renforcer la réflexion solaire (facteur G) du revêtement et éviter ainsi le coût supplémentaire d’une climatisation renforcée. »
L’ambition de faire du Trinkhall Museum un musée de catégorie B imposait par définition des exigences fortes en matière de climatisation. « En principe, pour un tel musée, tous les espaces muséaux doivent être climatisés, ceci incluant la ventilation, la maîtrise de la température et le contrôle de l’humidité de l’air. Par rapport à d’autres projets, on sait que l’investissement est conséquent et les coûts opérationnels extravagants. Après avoir discuté avec des partenaires muséaux, il s’avère que la majorité des œuvres exige en principe des conditions moins strictes. En concertation avec le donneur d’ordre, l’utilisateur et le bureau d’études, nous avons donc élaboré une solution intermédiaire qui consiste à garantir une climatisation de base partout et des exigences plus strictes dans la black box. »
Les locaux techniques sont principalement rassemblés au sous-sol. « Il y a aussi une réserve pour le stockage des œuvres d’art », ajoute Brigitte Massart. « Cela se produisait déjà par le passé mais pas dans les meilleures conditions. Sachant que le Parc d’Avroy est aménagé sur un ancien bras de Meuse, le sous-sol souffrait de problèmes d’humidité. Dans le cadre de la rénovation, nous avons prévu un cuvelage, des installations de pompage et un drainage supplémentaire. » Lors des inondations de juillet dernier, ces travaux ont montré toute leur utilité : le musée, les installations techniques et le patrimoine artistique sont restés intacts.
Fiche du projet
- Donneur d’ordre: Ville de Liège, Département des Bâtiments
- Architecte: Atelier d’architecture Aloys Beguin-Brigitte Massart sc.sprl
- Entrepreneur principal: WUST sa
- Bureau d’études Stabilité: Bureau Greisch
- Bureau d’études Techniques: Bureau Greisch
- Conseils Mise en lumière: Jacques Fryns
- Surface: 2.108 m2
- Timing: 2008 – 2020