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Dimension 56 – mai 2020

«En matière d’architecture, il faut négocier»

Brice Polomé de l’atelier Goffart Polomé architectes

« Pour obtenir une bonne architecture, il y a lieu de négocier avec le maître d’ouvrage », affirme Brice Polomé. « Il vous faut créer un cadre dans lequel vous pourrez naviguer vers une conception allant au-delà des solutions traditionnelles. Et cela demande du temps. »

Sur son site internet, Goffart Polomé architectes étoffe sa vision et son approche, en un manifeste de 150 mots. Les projets doivent entrer dans une relation unique avec l’environnement, transcender le style et la banalité, pouvoir évoluer dans le temps, respecter la planification et le budget et être le résultat d’une trajectoire commune dans laquelle l’expérimentation, la sensibilité, l’éthique, l’humour et la provocation montrent la voie. Cela nécessite que les architectes négocient, collaborent et se remettent constamment en question. Car l’architecture n’est pas une donnée figée ; elle est un mouvement perpétuel.

Cette dernière caractéristique s’applique aussi au bureau de Goffart Polomé architectes. Récemment Damien Goffart (40) et Brice Polomé (36), qui se sont associés en 2011, ont été rejoints par leur associée Marie Maerckx (31). Les plans pour une implantation à Bruxelles sont en dernière phase. En même temps, les partenaires regardent aussi du côté de la Flandre, entre autres via une collaboration avec les cabinets d’architectes META et d’autres.

Ils sont associés depuis un certain temps déjà avec Réservoir A de Charleroi, dans le cadre du groupement d’intérêt économique RGPA, afin de donner suffisamment de poids à leur candidature aux grands projets. Le portefeuille de commandes montre que cela fonctionne. Dans l’ambitieux Left Side Business Park de Charleroi, RGPA réalise les lots 5 et 6. Avec l’appui de META, ils dessinent l’extension de la Société wallonne de crédits sociaux ou SWCS, à Charleroi.

Dans la même ville, l’atelier Goffart Polomé architectes prend pour son compte la nouvelle implantation du Musée des Beaux-Arts dans les anciennes Ecuries Defeld. L’atelier a fait également partie de l’équipe chargée du nouveau Palais des Congrès. Pour la garderie Les Ecureuils qu’il a réalisée en Conception et Construction avec l’entreprise Lixon à Loverval, il a reçu l’an dernier le prix d’architecture de Wallonie pour les jeunes architectes. Bref, le mouvement perpétuel tourne à vive allure.

« Le prix n’apporte pas immédiatement des commandes mais donne l’occasion de rencontrer de nouvelles personnes et d’établir des contacts. Et vis-à-vis de l’administration et des politiques, ce prix n’est pas non plus à dédaigner. »

Prix d’architecture comme sésame

« Un prix d’architecture pour une mission de conception et de construction n’est pas chose évidente, surtout parce que le budget était plafonné », confirme Brice Polomé. « Le secret est dans une communication, intégrée à une approche itérative. Notre projet offrait suffisamment de liberté pour voir avec l’entrepreneur les implications de chaque question et option, et pour rechercher ensemble une valeur ajoutée architecturale ou budgétaire. » Il en est résulté un bâtiment brut dans lequel, grâce à la précision des détails et une exécution soignée, le gros-œuvre constitue en grande partie la finition, et qui affiche une grande sensation de rythme, de répartition, de perspectives, de fonctionnalité de l’espace et de pénétration de lumière du jour.

Quelle est l’importance de ce prix d’architecture pour l’atelier ? « Le prix n’apporte pas des commandes mais donne l’occasion de rencontrer de nouvelles personnes et d’établir des contacts. Vis-à-vis de l’administration et des politiques, ce prix n’est pas non plus à dédaigner. Marquer des points avec un projet pas très évident, dépend généralement des individus. Grâce au prix d’architecture, les fonctionnaires et les politiques admettront sans doute plus rapidement que notre vision des choses n’est pas inintéressante par définition. »

C’est une cerise sur le gâteau, car comme l’indique leur manifeste, les architectes veulent sortir des sentiers battus. « Ce que nous trouvons intéressant dans le projet Left Side Business Park, un endroit délicat qui formera le nouveau lien entre le centre-ville et le Ring de Charleroi et qui réunira bureaux, logements et commerces à l’entrée de la ville, c’est l’utilisation de l’espace. La plupart du temps, les bâtiments avec des espaces privatifs forment dans de tels dossiers une sorte d’îlot entre le domaine public côté rue et l’espace collectif situé à l’arrière. Du fait que le port de plaisance, qui devait être implanté initialement à côté de la gare, a été déplacé sur le côté du parc, nous avons pu revoir cette disposition traditionnelle. Nous avons relié le collectif au domaine public, avec comme élément de connexion un socle sur lequel les terrasses, crèches, écoles et fonctions trouvent leur place. Cette solution insufflera une nouvelle vie dans cet endroit difficile. »

Aventure suisse

Brice Polomé et Damien Goffart se sont connus durant leurs études d’architecture à St.-Luc Bruxelles, où ils habitaient la même résidence pour étudiants. Dans sa deuxième année d’architecture, Brice Polomé a reçu du président du jury Serge Grard, un architecte belge qui avait ouvert un cabinet d’architectes dans le canton suisse de Neuchâtel, une invitation à le rejoindre pour un stage d’été. L’expérience lui a semblé si enrichissante que le stage a été reconduit les années suivantes et qu’après ses études, Brice a déménagé en Suisse où il est resté travailler cinq ans. « J’ai eu l’occasion de participer à de grands projets, et notamment une crèche pour plus de 120 enfants. Dans le même temps, j’ai été plongé dans la culture suisse du bâtiment, qui est beaucoup plus détaillée que la nôtre, avec des connexions structurelles complexes et moins d’éléments préfabriqués. Le béton y est coulé sur place et l’ouvrage relatif aux normes pour le béton, de l’association professionnelle des architectes et ingénieurs SIA, comprend environ une centaine de pages. Les plans sont également très détaillés et les dessins très affinés. »

Mais l’éloignement par rapport à la famille lui pesait, et plus encore lorsqu’un bébé est né. En accord avec Damien Goffart, avec qui il avait toujours gardé contact et qui avait entre-temps ouvert son cabinet dans son port d’attache de Charleroi, ils décidèrent tous deux d’unir leurs forces. « Un saut dans l’inconnu. Damien n’avait pratiquement jamais participé à des concours. Nous nous sommes lancés dans quelques concours, ce qui nous a apporté dans le courant de la même semaine, deux missions : l’école passive de Bossière, à Gembloux, et l’extension de l’hôtel de ville d’Éghezée. »

« Nous recherchons des formes géométriques simples, que nous ‘assaisonnons’ par le choix des matériaux, ce qui contribue à déterminer le rythme et la tactilité du bâtiment. »

Retour sur les bancs de l’école

Lorsqu’à Wanfercée Baulet fut mise en vente publique une petite école qui avait déjà connu plusieurs destinations et était restée inoccupée depuis des années, les architectes n’hésitèrent pas. Ils ont converti le bâtiment principal en quatre unités résidentielles, avec, devant, des jardinets délicatement séparés de la rue pentue par des murs en béton descendant en pente douce. Le reste, un bâtiment secondaire et quelques annexes, a été remplacé par une construction neuve. « Celui-ci témoigne bien de notre vision de l’architecture et de la durabilité », déclare l’architecte. Étant donné la pente de la rue, le bâtiment comporte plusieurs niveaux qui, à un local près, peuvent être facilement transformés en appartements avec une chambre à coucher. L’ossature en béton est remplie par des briques de béton noires qui ont été laissées apparentes et peuvent être enlevées. Les ouvertures des fenêtres créent une interaction avec l’environnement qui surplombe désormais d’agréables toitures végétalisées. « La trame géométrique du bâtiment a été modulée à partir des dimensions du bloc de béton. L’effet spatial suit les principes du ‘Raumplan’ d’Adolf Loos. Nous recherchons des formes géométriques simples, que nous ‘assaisonnons’ par le choix des matériaux, ce qui contribue à déterminer le rythme et la tactilité du bâtiment. Pour le restaurant étoilé Chai Gourmand, à Gembloux, nous nous sommes par exemple limités au béton, au bois et au textile, sans autre intervention acoustique. Nous pouvions respecter ainsi le budget. Nous avons rigoureusement appliqué les règles d’urbanisme strictes qui déterminaient le pourcentage de vitrages, la pente du toit et même les proportions des fenêtres, et les avons étendues à une esthétique dépassant de loin l’esprit de ces dispositions. »

« Maintenir la motivation des collaborateurs s’avère aujourd’hui presque aussi complexe que les projets architecturaux mêmes. »

Croître ou ne pas croître ?

Pourquoi déménager à Bruxelles ? « L’inconvénient de cette région est que Charleroi ne possède pas de faculté d’architecture, de sorte que nous avons des difficultés à recruter des collaborateurs talentueux. Nos stagiaires et collaborateurs viennent pour la plupart de Bruxelles. Notre accessibilité compliquée joue également un rôle. En outre, nous voulons, par notre présence à Bruxelles, être davantage remarqués par des donneurs d’ordre potentiels. »

Cela implique-t-il de continuer à croître ? « Bien entendu nous nous posons la question. Nous sommes actuellement dix, mais cela ne veut rien dire, car nous travaillons beaucoup ensemble, selon le type de projet et des connaissances requises. Pour la candidature pour le concours du musée du bâtiment bruxellois Citroën, par exemple, nous avons conclu une alliance avec Barozzi Veiga de Barcelone, qui a réalisé des musées remarquables à Lausanne et à Coire. Le projet mixte de logements collectifs et de fonctions tertiaires 5e élément a été réalisé avec Bolles + Wilson, de Münster. Si nous voulions continuer à croître, cela devrait se faire en tout cas progressivement, car maintenir la motivation des collaborateurs s’avère aujourd’hui presque aussi complexe que les projets architecturaux mêmes. »

Ce qui frappe, c’est la grande diversité des missions du cabinet d’architectes. « Nous apprécions, et nous avons la chance que des donneurs d’ordre s’adressent à nous avec des demandes très diverses. Un portefeuille varié a pour avantage de pouvoir facilement transférer des solutions d’un dossier à l’autre. En revanche, tous les projets, des logements aux grands développements, vous confrontent aux mêmes tâches : comment obtenir une bonne interaction avec l’espace public, une utilisation optimale et une grande adaptabilité ? »

Par Colette Demil et Staf Bellens

www.goffart-polome.com

Une conférence au deSingel à Anvers

Le 28 mai à 20 h, le cabinet Goffart Polomé architectes donnera une conférence au deSingel à Anvers sur la manière dont il obtient et gère les missions. « En tant qu’architecte, vous devez faire du lobbying et négocier l’architecture. Les solutions qui dissuadent initialement les développeurs doivent s’intégrer dans une histoire cohérente. À Mellet, par exemple, nous avons donné à deux immeubles d’appartements une forme hexagonale et les avons aménagés pour les transformer en pavillons dans un parc, avec une double orientation et des perspectives et des aspects surprenants. Cela bénéficie au prix de vente et satisfait le client. »