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Dimension 54 – novembre 2019

Alexis Versele et Bruno Deraedt – BAST architects & engineers

« Notre marque de fabrique est une approche intégrale »

Être un entrepreneur dans le secteur de la construction, non seulement la construction écologique mais aussi le développement de modèles économiques à fort impact écologique et social, et d’accélérer la transition vers une plus grande égalité sociale et une planète viable, c’est ainsi que nous pouvons résumer la mission de BAST architects & engineers. Le cabinet est lui-même dans un processus de transformation. Il vient de se transformer en une société coopérative à huit partenaires et prépare actuellement, près de la gare de Gand, la restauration et la rénovation d’une maison classée comportant un ancien atelier de textile, en un espace de travail partagé (coworking) et de réunion. Une conversation avec les fondateurs, l’architecte Alexis Versele et l’ingénieur-architecte Bruno Deraedt.

Par Colette Demil et Staf Bellens

BAST architects & engineers a vu le jour en 2013, l’année où Bruno Deraedt (UGent, 1995; Menselijke Ecologie (Écologie humaine) VUB, 1996) et Alexis Versele (Sint-Lucas Gand, 1983, complété par un mastère en design industriel à Milan) ont uni leurs forces après une intense préparation. Cette décision n’était pas vraiment une surprise. Leurs deux cabinets étaient situés à deux pas l’un de l’autre ; ils étaient tous deux engagés dans la construction écologique avec, de préférence, des matériaux renouvelables ; ils attachaient beaucoup d’importance à l’entrepreneuriat social et avaient déjà travaillé plusieurs fois ensemble. Afin de concrétiser leurs efforts communs visant à élargir leur marché de niche, ils ont estimé que le moyen le plus approprié était la fusion. « J’y ai vu beaucoup d’avantages », déclare Bruno Deraedt. « Nous avons commencé avec trois partenaires qui accusaient une différence d’âge de plus de dix ans, ce qui a donné une équipe intéressante. Le fait qu’Alexis mène des recherches à la KU Leuven a été une excellente occasion de créer un cabinet doté d’une solide expérience. La fusion a également été l’occasion d’opter pour une coopérative, un concept auquel je crois fermement. »

Cette dernière étape a toutefois traîné un peu des pieds et n’a été finalisée que récemment. Bruno Deraedt : « Il faut développer une certaine culture et préciser comment se fait la prise de décision dans une coopérative. Vous pouvez, par exemple, sans assumer de tâches administratives, y participer en tant que coopérant, et aider à tracer les grandes lignes permettant à la coopérative des membres actifs de réaliser le volet écologique. »

« Ce processus d’apprentissage nécessite du temps, de sorte que, les premières années, nous avons fonctionné comme une société normale », ajoute Alexis Versele. « Depuis, nous comptons effectivement huit coopérants sur un total de 24 collaborateurs. Une autre raison pour cette fusion, la continuité de mon ancien cabinet d’architecture, est ainsi satisfaite. En effet, nous allons ainsi intégrer régulièrement de jeunes coopérants. Le scénario idéal serait d’intégrer tous les collaborateurs, mais ce n’est en aucun cas un impératif. Nous tâtons toujours le terrain, lors des entretiens d’embauche, mais ce n’est certainement pas une obligation. »

Bruno Deraedt : « Lorsque nous prenons des décisions importantes, nous impliquons également les non-associés dans la discussion. Ce n’est que logique, compte tenu de notre vision participative en matière de développement durable. Les défis complexes et la transformation de la société auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés ne peuvent recevoir de réponse que d’une manière co-créative. Le temps de l’architecte-maître d’œuvre est révolu. Aujourd’hui, nous devons combiner les différentes compétences, conjointement avec le maître d’ouvrage, les entreprises et les autres parties impliquées, pour trouver une solution optimale à la question posée. La durabilité et l’écologie comportent de nombreux aspects, pour lesquels nous devons à chaque fois rechercher une réponse optimale et pérenne. La recherche de circularité ne concerne pas seulement l’utilisation des matériaux, mais aussi l’eau, l’énergie, les structures. La conception d’une structure permet, par exemple, de déterminer si un bâtiment peut être facilement modifié ou ensuite démoli de manière sélective. Si vous rassemblez toutes ces facettes et appliquez les diverses compétences et le savoir-faire, vous obtenez une conception plus forte et plus intense. Cette approche intégrale est notre marque de fabrique. »

La conception en tant que processus

BAST trouve-t-il facilement des collaborateurs ? « L’embauche de jeunes ne pose pas de problème, car ces derniers aiment travailler dans un environnement de travail axé sur la durabilité », affirme Bruno Deraedt. « Les architectes de projet, en revanche, sont plus difficiles à recruter. Ils sont moins portés sur l’écologie et en ont parfois moins de connaissances. Chez nous, les nouveaux collaborateurs peuvent choisir entre un statut d’indépendant ou celui de salarié, avec des droits et devoirs équivalents. Actuellement la proportion est de cinquante-cinquante, sans doute aussi parce que nous comptons assez bien d’ingénieurs dans nos rangs. »

Dans l’enseignement, la durabilité est encore trop délaissée et l’attention qu’elle mérite dépend trop des individus, d’après nos interlocuteurs. Alexis Versele : « La faisabilité et le caractère social de l’architecture restent également dans l’ombre. L’accent est mis sur l’individualité et l’esthétisme de l’architecture. Mais ce qui me dérange le plus, c’est que cette dimension esthétique et purement architecturale est abordée trop subjectivement. Lors de la présentation des projets, les élèves sont encore toujours accusés de tous les maux sans savoir pourquoi. Il est toutefois possible d’objectiver les projets ; on peut citer ici le travail du Père Hans van der Laan. »

Dans la conception, le processus occupe une place tout aussi importante pour BAST que le résultat. Bruno Deraedt : « C’est différent lorsque vous construisez un musée, car alors vous vous exprimez en tant qu’architecte. Mais nous sommes occupés à d’autres missions actuellement : nouvelles formes de logement, accueil spécial jeunesse, écoles, projets sociaux, crèches, bureaux, et un refuge pour animaux. Pour de telles missions, il est important d’utiliser les formes et les matériaux les plus appropriés pour exprimer ce que le maître d’ouvrage souhaite réaliser à cet endroit spécifique. Je viens moi-même d’une famille d’entrepreneurs et je suis reconnaissant à mes parents du fait qu’un chantier n’a dès lors pas de secret pour moi. Mais en plus de son aspect technique, l’architecture est aussi un moyen de donner forme à un lieu de passage pour les gens, un lieu où ils peuvent se détendre et se sentir bien. C’est pourquoi le processus participatif avec le maître d’ouvrage et les entreprises est tout aussi important que le résultat. C’est pourquoi aussi, à l’exception des associations dans lesquelles nous sommes invités en raison de notre savoir-faire, nous participons rarement et toujours de manière très ciblée aux concours. En effet, les organisateurs d’un concours veulent généralement voir une image du projet, alors que nous leur présentons une approche du processus. »

Nous n’utilisons pas non plus l’idée sous-jacente d’un projet idéal, mais travaillons avec un ensemble de critères pour lesquels, en fonction du projet, un critère est mis un peu plus en avant qu’un autre et, si possible, constitue une source d’innovation. Cette innovation a un sens très large, et va de la recherche de matériaux aux nouvelles formes de projets de construction de logements et de constructions sociales, en passant par la préfabrication et une approche circulaire de la construction. Cette large base renforce nos projets. À Bever, par exemple, nous rénovons un ancien couvent en y aménageant des espaces privés compacts de 40 à 50 m² et des espaces communs : bibliothèque, salle à manger, séjour. De telles formes d’habitat compact réduisent l’empreinte carbone et favorisent la viabilité financière. Un autre domaine de recherche est le préfabriqué en bois. La construction constitue un ensemble de données extrêmement complexe. La préfabrication permet de concevoir un produit à l’avance et réduit ainsi, dans une large mesure, les erreurs de construction. Il n’y a pas de limites de formes, car grâce, entre autres, aux modèles BIM, une préfabrication sur mesure est parfaitement réalisable aujourd’hui. Pour inciter à accélérer la transition vers la construction d’inspiration écologique et sociale souhaitée, nous tâchons aussi de faire bouger les choses côté offre. Pour cela, nous concluons des partenariats avec des entrepreneurs ou des fabricants afin de mettre sur le marché des systèmes intéressants. Dans notre construction en bois, par exemple, nous utilisons des connecteurs qui peuvent être facilement détachés et permettent ainsi une approche circulaire de la construction. Pour résumer : nous travaillons non seulement sur des bâtiments, mais aussi sur des modèles économiques à fort impact écologique et social. »

Augmenter l’impact

Pour BAST, l’innovation va de pair avec l’industrialisation et la mise à niveau. Alexis Versele : « Les solutions concernant une parcelle individuelle sont utiles, mais ne répondent pas aux défis de la société. En 1988, je participais déjà à la fondation de l’asbl EcoLEEM-EcoTERRE, qui souhaitait développer l’utilisation de l’argile en tant que produit de construction et passer d’une approche purement artisanale à une approche plus industrielle. Pour ce faire, nous avions mis en place une collaboration avec la briqueterie Vande Moortel, qui produisait des enduits et des briques d’argile selon un procédé que nous avions mis au point. La transition au niveau du quartier est également nécessaire. Pour arriver à un processus et faire bouger effectivement les choses, vous avez besoin de plusieurs partenaires : entrepreneurs, universités, gouvernement et société civile. Nous avons réuni ces intervenants dans RenoseeC, le projet pilote de rénovation collective de quartiers, soutenu entre autres par la KU Leuven, BAST, l’asbl Domus Mundi et la ville de Gand, ainsi que divers autres partenaires du secteur de la construction et de la société civile. En plus des interventions architecturales, RenoseeC, synonyme de rénovations à valeur ajoutée sociale, économique et écologique par une approche collective, souhaitait également promouvoir la cohésion sociale. Le projet pilote s’est achevé à Gand en octobre 2018 et a livré un scénario et plusieurs formules financières. Nous disposons maintenant d’un produit que nous commercialisons dans d’autres villes, sous le nom de RenoseeC+, avec l’appui de la province de Flandre orientale, via une asbl. À cette fin, nous avons constitué un groupe d’équipes de construction locales composées d’architectes et d’entreprises qui, en collaboration avec les autorités locales, le maître d’ouvrage et la société civile locale, peuvent fournir la mise à niveau voulue. Un premier projet, à Saint-Nicolas (Sint-Niklaas), est en pleine préparation. »

« GentT KnapT OP, auquel nous participons en tant que BAST, est une autre de ces mises à niveau qui fait suite au projet pilote Dampoort KnapT OP. Dans le cadre de cette dernière initiative, dix propriétaires qui ne disposaient pas eux-mêmes des ressources nécessaires pour une rénovation, ont reçu un soutien du CPAS. L’accord stipulait qu’en cas de vente ultérieure, les moyens financiers reviendraient, y compris la valeur ajoutée, à ce CPAS. Avec Gent KnapT OP, nous étendons ce concept destiné à l’origine à des propriétaires vulnérables et dans le besoin, à trois autres groupes cibles : les locataires, les personnes de plus de 55 ans et les associations de copropriétaires. »

Intellovate est un autre exemple de recherche innovante, un projet qui fait partie de l’ensemble de points focaux relatifs à l’énergie FLUX50 du VLAIO, l’agence flamande pour l’innovation et l’entrepreneuriat. En collaboration avec la société contractante Renotec, le conseiller en énergie E20, le cabinet de conseil en gestion opérationnelle Creamo Sustainable Business Creation, et avec le soutien du CPAS et du groupe de recherche ‘Duurzaam bouwen’ (Construire durablement), du campus technologique de Gand de la KU Leuven, BAST développe un concept de construction permettant de moderniser l’équipement technique et de rénover l’enveloppe d’immeubles de bureaux existants disposant de peu d’espace, de façon adaptée aux besoins des utilisateurs et des propriétaires.

Donner du sens

La collaboration avec le groupe de recherche « Construire durablement », du campus technologique de Gand de la KU Leuven, n’est pas un hasard. Alexis Versele est en effet lié, depuis 1992, comme chercheur à l’école supérieure catholique KaHo Sint Lieven qui fait maintenant partie de la faculté de génie industriel de la KU Leuven. Au sein du groupe de recherche « Construire durablement », créé en 2008, il coordonne la recherche pour une durabilité socio-écologique des bâtiments. « Il est à souligner que cette recherche n’a pas de finalité en soi, mais peut déboucher sur des modèles d’entreprise commercialisés par d’autres. Je crois fermement dans une sorte d’écosystème de partenaires pouvant travailler indépendamment les uns des autres mais aussi fonctionner comme un tout et échanger leurs connaissances et expériences, avec comme dénominateur commun la responsabilité sociétale des entreprises. C’est ce que nous faisons avec BAST, avec l’asbl Domus Mundi, avec RenoseeC, avec ReWind, qui œuvre à la réintégration des anciens détenus dans la société par le biais de l’emploi, tandis que l’asbl Pandschap recherche des logements et les rénove en vue de les louer, par le biais d’un bureau de location social, à des personnes qui sont exclues du marché du logement normal. Je suis partisan d’une entreprise d’inspiration catholique. J’ai retrouvé à un moment donné la foi dans laquelle j’ai grandi grâce à l’organisation Focolare, qui, avec son plaidoyer pour une économie sociétale, donne à l’idée écologique une interprétation chrétienne. »

Cette inspiration spirituelle a également constitué un pilier pour la fusion. Bruno Deraedt : « J’ai plutôt tendance à considérer l’entreprise d’un point de vue spirituel plus large que chrétien, mais nos visions et nos valeurs s’harmonisent fortement. L’écologie a toujours été pour moi une évidence, non pas en raison de l’une ou l’autre de mes formations, mais du fait de mon expérience personnelle. À la fin de mes études j’étais très proche de la nature et j’y puisais beaucoup d’énergie. Franchir le pas vers la construction écologique avec, de préférence, des matériaux renouvelables, était dès lors une évidence. Après mes études j’ai dirigé durant quelques années un cabinet, conjointement avec un collègue. En 2000, j’ai rejoint le Centre pour le développement durable de l’UGent (Centrum voor duurzame ontwikkeling ou CDO), où j’ai collaboré à la préparation des politiques et où j’ai été l’un des fondateurs du mouvement de transition ‘construction et vie durables’. Mais, dans ce monde, avant d’obtenir des résultats, vous avez le temps de vieillir de dix ou quinze ans, alors que moi, j’ai hâte de réaliser rapidement les choses. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis revenu dans le secteur de la construction après cinq ans et que j’ai créé mon propre cabinet en vue d’une construction écologique. Grâce à cette formation scientifique, j’ai pu me rabattre sur un cadre conceptuel qui m’a rendu plus fort dans ce monde. »

Les projets de recherche d’Alexis Versele l’amènent parfois aussi à l’étranger. « Dans le cadre d’un projet VLIR IUS, nous étudions comment nous pouvons enquêter sur le secteur privé dans les pays en développement. Au Viêt-Nam, nous analysons la chaîne de valeur du bambou, de la culture à la fin de vie. Nous voulons industrialiser et utiliser à plus grande échelle ce matériau dont le potentiel est aujourd’hui sous-utilisé. Pour le savoir-faire concernant la phase de culture, nous pouvons compter sur le soutien des bioingénieurs de la KU Leuven et de l’UGent. Avec de tels projets, nous essayons de briser les barrières entre la recherche et l’éducation, les entreprises et les ONG. Trop souvent, la recherche est en train de disparaître ou les ONG sont sceptiques quant aux entreprises qui réalisent des bénéfices. Cependant, tout le monde y gagne si les connaissances et les résultats de la recherche sont transmis à l’économie. »

www.bast.coop

« Lorsque nous prenons des décisions importantes, nous impliquons également les non-associés dans la discussion. Ce n’est que logique, compte tenu de notre vision participative en matière de développement durable. »

« Le temps de l’architecte-maître d’œuvre est révolu. Aujourd’hui, nous devons combiner les différentes compétences, conjointement avec le client, les sous-traitants et les autres parties impliquées, pour trouver une solution optimale à la question posée. »

« Pour inciter à accélérer la transition vers la construction d’inspiration écologique et sociale souhaitée, nous tâchons aussi de faire bouger les choses côté offre. Pour cela, nous concluons des partenariats avec des entrepreneurs ou des fabricants afin de mettre sur le marché des systèmes intéressants. »

« Nous travaillons non seulement sur des bâtiments, mais aussi sur des modèles économiques à fort impact écologique et social. »