THÈME
Dimension 70 – novembre 2023
Un bâtiment d’angle délaissé devient un lieu de vie-travail lumineux grâce à la serre en toiture
Utilisation ingénieuse de chaque centimètre carré dans une maison à deux niveaux
Les maisons d’angle, en raison de l’absence de jardin, sont généralement peu populaires sur le marché de l’immobilier. « A tort », estiment Natalie Allaert et Hannes Oppeel qui représentent chacun la moitié de l’agence de design Studio HAAN et forment un couple à la ville : « La perspective de l’angle en fait au contraire des bâtiments intéressants. » La transformation de leur maison d’angle avec un espace de bureau, dans une artère fréquentée de Gand, est une expérience. D’une surface au sol de 21 mètres carrés seulement, la maison a une empreinte minime qui est compensée par sa hauteur imposante de onze mètres. Ou pour reprendre les termes des habitants-concepteurs : « Notre maison a une petite surface mais des longues jambes. »
La forme inhabituelle de la maison invite à un mode de vie plus vertical avec la chambre à coucher au sous-sol et les espaces de vie à l’étage. Il en ressort une utilisation optimale de la luminosité et de la vue, à une distance suffisante du trafic intense. Lors de la transformation de la maison, les architectes ont cherché des interactions intéressantes entre les fonctions de vie. Le recours maximal à des stratégies comme l’imbrication et l’intensification fait de ce projet un cas d’école en matière de rendement spatial.
Expérience
L’approche de Studio HAAN se traduit par plusieurs scénarios d’utilisation de l’espace selon les besoins du moment. Les deux concepteurs mettent l’accent sur la connexion entre l’intérieur et l’extérieur. À cet égard, certaines ouvertures de fenêtres ont été agrandies et deux espaces extérieurs ont été créés : la terrasse et la serre en toiture. Ils peuvent fonctionner indépendamment dans cette maison urbaine compacte, tels des refuges, chaque espace contribuant à la fonctionnalité à sa manière.
Une motivation importante de ce projet est son caractère expérimental. Studio HAAN considère les problèmes actuels de pollution de l’air et de la rareté de l’eau comme des opportunités de développer des nouveaux concepts climatiques. Le bureau veut explorer la manière dont l’architecture peut répondre à ces problématiques. « Il s’agissait d’une expérience technique mais aussi partiellement idéologique », précise Natalie Allaert. « De par un sentiment de responsabilité sociétale, nous voulions tirer le maximum et montrer qu’une petite maison peut être de grande qualité. »
Pas de coup de foudre
Comme pour beaucoup de jeunes couples disposant d’un budget modeste, la recherche de la première maison ne fut pas aisé, et elle n’a pas été facilitée par le souhait absolu d’habiter et de travailler dans le petit ring de Gand. Jusqu’à ce que le couple trouve cette maison d’angle étroite près du Zuidpark qui, en raison de son état de délabrement et son agencement sombre séduisait peu d’acheteurs potentiels. « Pour nous également, ce fut tout sauf un coup de foudre », se souvient Hannes Oppeel. « Mais nous avons immédiatement ressenti le potentiel : la possibilité de faire entrer plus de lumière, mais aussi – et surtout – la situation centrale. »
La transformation du bâtiment s’est déroulée en deux phases, étalées sur une période de cinq ans, durant laquelle Hannes et Natalie ont réalisé une grande partie des travaux. « Une bonne école d’apprentissage », soulignent-ils. « Dessiner un détail qu’il faut réaliser soi-même est totalement différent car on joue d’abord la séquence des travaux dans la tête. » Gertjan Hoste, l’ingénieur en charge de la stabilité du projet, confirme : « En tant qu’architecte, il faudrait une fois tout construire soi-même pour voir de quoi il s’agit. On ne dessine pas alors d’absurdités. »
Surface contre espace
Quand le couple acheta la maison, il y avait un escalier central avec, à chaque étage, des petites pièces dont les plafonds avaient été rabaissés. La hauteur imposante de la maison ne se ressentait qu’à l’extérieur. L’une des premières décisions a été de travailler avec des étages décalés pour avoir des vues intéressantes et plus d’espace. Natalie : « La spatialité n’est pas synonyme de surface: c’est ce que nous disons souvent aux donneurs d’ordre qui se focalisent sur le nombre de mètres carrés. » Les visiteurs sont d’accord avec cette affirmation. On ressent la compacité de la maison mais rien ne laisse penser que la surface de la parcelle fait à peine 20 mètres carrés.
Un second défi – l’absence de jardin ou de cour – a été compensé par une terrasse en toiture. Natalie et Hannes avaient coché cette option auprès de la ville avant l’achat. « Si cette option n’avait pas été possible, nous ne l’aurions pas achetée. » Pour réaliser la terrasse, une partie de l’espace intérieur a été sacrifiée. Ce qui était auparavant un grenier est aujourd’hui une serre. « La toiture est tellement sous-estimée », constate Natalie. Hannes la rejoint: « C’est un paysage entier qui est peu utilisé. Si tout le monde activait son toit avec une serre, on pourrait nourrir la moitié de la ville. »
L’habitat conscient
Le projet vise l’utilisation partagée et multiple de l’espace. Hannes et Natalie ont transformé la maison d’angle sombre et oppressante en un logement lumineux et aéré. Le fait qu’ils aient réussi à héberger leur bureau de design sur ces quelques mètres carrés rend le projet plus particulier. Ce double usage a été rendu possible grâce à quelques subtilités. Par exemple, la douche peut être cachée par une porte ouverte et la salle de bains fonctionne comme une extension de l’entrée pendant les heures de bureau. « Les clients peuvent se rendre aux toilettes sans avoir l’impression de traverser une salle de bains », explique Hannes. La baignoire a été extraite de la salle de bain et est intégrée au divan de l’espace vie. « C’est une activité à laquelle on a envie de consacrer plus de temps dans un cadre plus relaxant. »
Les concepteurs appellent cela un ‘l’habitat conscient’ : réfléchir à la taille de chaque espace. La chambre a une superficie minimale, proportionnelle au temps que l’on y passe en journée. « Cela libère de l’espace pour d’autres activités », explique Hannes Oppeel. « C’est nécessaire car le programme est intense sur une surface minimale. » Les fonctions plus actives – la buanderie, la salle de bains, le bureau – se trouvent dans les étages inférieurs. Plus on monte dans la maison, plus il y a de la luminosité et la vue est belle. C’est dans ces endroits que Hannes et Natalie aiment se retirer. « Finalement, les espaces les plus privés se trouvent aux extrémités de la maison : la salle à coucher au sous-sol et la serre en toiture. »
Le bureau de Studio HAAN est l’espace le plus visible depuis la rue. Il est conçu pour être facilement transformé en une deuxième chambre, car c’est aussi cela l’habitat conscient : réfléchir à la manière dont le logement peut s’adapter aux étapes de la vie. Mais Natalie et Hannes n’ont pas acheté la maison avec l’idée d’y vivre toute leur vie : « Elle était idéale pour nous à l’époque et l’est encore aujourd’hui. Si nous avons un jour l’impression d’avoir trop grandi par rapport à la maison, ce n’est pas dramatique, tant que nous appliquons les mêmes principes au prochain lieu de vie. »
Eau en toiture
Un élément qui illustre ces principes et rend la maison résiliente au climat est dissimulé sur le toit-terrasse : une grande citerne d’eau de pluie de 3000 litres. « Utiliser de l’eau potable pour la chasse d’eau n’est pas une bonne idée pour nous. Voilà pourquoi nous nous étions lancé un défi de cette citerne », explique Hannes Oppeel. « Les gens ont dit que nous étions fous. 3000 litres sur le toit d’une maison qui date de 1843 ? Et dont la structure est en bois ? Nous avions aussi des doutes. Jusqu’à ce que Gertjan nous dise que 3000 litres, ce n’est finalement pas énorme. » L’ingénieur en stabilité confirme: « En termes structurels, ce n’est pas grand-chose. »
Natalie et Hannes ont décidé de construire la structure portante avec des éléments en bois et contacté l’entreprise de Gertjans, I’m with Alice, un bureau de conception multidisciplinaire spécialisé dans la construction en bois. Gertjan: « Il a fallu du temps pour trouver la meilleure structure. La citerne d’eau et le gravier ont leur poids. De plus, il faut que tout soit le plus compact possible, on a donc travaillé avec des poutres minces pour économiser du matériau. « Pour les points d’appui au mur mitoyen, des plaques d’acier ont été utilisées. « Nous avons dû réfléchir à plusieurs solutions pour veiller à ce que la citerne reste en place », conclut Gertjan Hoste.
Poumon vert
Enfin, il y a plusieurs aspects énergétiques. Pour le traitement de l’eau et la ventilation, Studio HAAN a choisi de sortir des sentiers battus. « Les mesures effectuées dans le cadre du projet de science citoyenne CurieuzeNeuzen Vlaanderen ont montré que la qualité de l’air de notre rue était abominable », explique Hannes. « L’idée nous est alors venue de transformer la maison en une sorte de dôme et de purifier l’air sur place. » Pour ce faire, Studio HAAN a prévu une serre en toiture comme poumon vert du logement. En utilisant les propriétés purificatrices des plantes, les différentes pièces sont ventilées de manière naturelle. L’air intérieur est évacué puis épuré, humidifié et chauffé avant d’être à nouveau utilisé.
Bien que la maison ne puisse être comparée à une maison passive, Hannes et Natalie ont fait à peu près tout ce qu’ils pouvaient faire en termes de consommation d’énergie : le toit est bien isolé, les fenêtres sont à triple vitrage et il y a un chauffe-eau solaire. Il n’y a pas (encore) de pompe à chaleur, mais les radiateurs sont prévus et peuvent fonctionner à une température plus basse. « La consommation d’énergie ne se résume pas aux techniques et à l’isolation », ajoutent Hannes et Natalie. « Vivre en ville contribue en soi à la transition climatique. » C’est aujourd’hui une réalité pour ce couple de designers, grâce à leur maison d’angle modeste aux longues jambes.
Fiche technique
Date: 2015 – 2020
Emplacement : Vijfwindgatenstraat 1 – 9000 Gent
Donneur d’ordre : Natalie Allaert et Hannes Oppeel
Équipe de conception: Studio HAAN
Stabilité: I’m with Alice
Texte: Bertrand Lafontaine
Photos : Marc Sourbron
Cet article est publié dans le cadre du projet ‘Ruimtelijk Rendement’ pour le compte du Département Environnement du gouvernement flamand.
« De par une responsabilité sociétale, nous voulions tirer le meilleur et montrer qu’une petite maison peut aussi être de grande qualité » – Natalie Allaert, Studio HAAN
« En tant qu’architecte, il faudrait réaliser une construction soi-même. On ne dessine pas alors d’absurdités » – Gertjan Hoste, I’m with Alice.
« Si tout le monde activait sa toiture avec une serre, on pourrait nourrir la moitié de la ville » – Hannes Oppeel, Studio HAAN