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Dimension 57 – septembre 2020

Prof. ir.-arch. Leo Van Broeck – BOGDAN & VAN BROECK

“Les architectes ne réalisent pas toujours à quel point leur mission est politique”

Faut-il encore présenter Leo Van Broeck? Revenons sur son parcours. Jusqu’à récemment, Leo Van Broeck était Bouwmeester flamand. Avec Oana Bogdan, il a fondé le bureau d’architectes international bruxellois BOGDAN & VAN BROECK. Rattaché à la KU Leuven depuis un quart de siècle, Leo Van Broeck y enseigne l’architecture et le design urbain. Par l’analyse, la synthèse et l’engagement, il veut diriger la relation homme-planète biaisée vers une symbiose meilleure.

« Les quatre années les plus intéressantes de ma vie » lance Leo Van Broeck lorsque nous abordons sa période de Bouwmeester. « Je me suis immergé dans les rouages de l’aménagement du territoire flamand sous toutes ses facettes : construction, habitat, densification, agriculture, mobilité, nature, infrastructure. Une période passionnante parce que, dans notre relation avec l’espace qui nous entoure, on retrouve tous les éléments du grand défi auquel l’humanité est aujourd’hui confrontée : l’économie, l’énergie, le logement, la mobilité, le climat, la perte d’écosystème, l’extinction d’espèces. »

Vous étiez régulièrement dans l’œil du cyclone.

« Cela s’est finalement plutôt bien passé. Lorsqu’au début, j’ai déclaré vouloir me consacrer à la densification du noyau, cela s’est traduit dans la presse par : le Bouwmeester flamand veut que tout le monde déménage dans des petits appartements en ville. Je n’ai jamais dit cela, au contraire : la densification du noyau peut se faire dans les villages et les maisons mitoyennes avec jardin. Mais les nuances avaient disparu, les gens étaient terrifiés et il a fallu beaucoup d’efforts pour corriger le tir. Il y a eu ensuite une double tempête médiatique parce qu’un journaliste avait mal interprété mes propos. Ma déclaration disant que le feu vert pour de nouveaux lotissements dans un espace ouvert et des constructions de type ouvert à faible densité était criminel, a été ramenée aux maisons individuelles et au terme criminel, ma manière de dire que l’heure était grave a été interprétée dans un sens strictement juridique. L’argument selon lequel les lotissements causent des dommages écologiques et économiques inacceptables – notre habitat linéaire coûte 30 milliards d’euros chaque année – et sont socialement irresponsables a été noyé sous les sifflets. »

« La seconde tempête a éclaté lors de la présentation de l’outil en ligne Mobiscore. J’ai décrit cela comme étant un système intéressant pour l’élaboration d’une politique rurale intelligente. Aujourd’hui, le gouvernement offre une prime de 7500 euros à quiconque démolit un logement et le reconstruit selon des exigences énergétiques meilleures, même si le bâtiment est mal situé. Résultat : les habitants vont renforcer les embouteillages pendant encore 50 ans. Avec Mobiscore, on peut soutenir des personnes en zones rurales dans ce qu’elles ont le plus besoin, via par exemple des subsides pour une autoroute à vélos ou une maison-salaire. A Londres, un tel instrument – le Public Transport Accessibility Level PTAL – est utilisé depuis longtemps comme outil stratégique et de planification. Certes, tout dépend de ce qu’en font les politiciens, ai-je ajouté lors de mon entretien téléphonique avec le journaliste. La prime au logement n’a par exemple pas rendu le logement plus abordable, les prix ont augmenté et le secteur immobilier en particulier en a bien profité. Avec un couteau de cuisine, vous pouvez préparer un bon repas ou vous couper le doigt. Le lendemain, le journal titrait : ‘Le Bouwmeester veut punir fiscalement les zones rurales’. Vous savez, ces discussions n’avaient finalement pas grand-chose à voir avec la véritable activité de l’équipe du Bouwmeester flamand. »

De quoi s’agissait-il alors?

« L’équipe a par exemple organisé et supervisé les Open Oproepen, et pour les plus petits projets, les Oproepen Aan Geïnteresserden. Nous avons mis divers projets pilotes en place et poursuivi le déploiement du Label BWMSTR. Pour sensibiliser les personnes, j’ai donné 250 conférences, tant dans des centres urbains, des petites villes qu’en milieu rural, et je n’ai jamais été hué. Au contraire, les personnes me racontaient ce qu’elles avaient sur le cœur, qu’elles ne disposaient pas d’un cadre pour prendre les mesures utiles, qu’elles étaient empêtrées dans des règlements et des obstacles. Nous avons identifié plus de 100 défaillances dans la législation non-urbanistique comme la loi sur le bail à ferme, la loi sur la copropriété et les lois sur le financement des communes, qui sont à la base d’une utilisation inappropriée de l’espace. Tant que les revenus communaux dépendront en grande partie du nombre d’habitants et d’entreprises, les communes continueront de développer des terrains. Une commune rurale qui renforce le réseau vert-bleu ou ‘produit de l’oxygène et des légumes pour la ville’ en faisant ce qui est utile, fait faillite. »

« Pour les petites communes qui ne disposent pas d’un service d’urbanisme dynamique capable d’analyser les forces et les faiblesses du système territorial, nous avons développé le Scan BWMSTR avec quelques partenaires. Dans une première phase, 60 communes se sont inscrites et l’intérêt pour la prochaine série est déjà grand. Avec les intercommunales, nous avons créé des chambres de qualité mobiles pour accompagner temporairement les communes, à leur demande, sur les questions d’aménagement du territoire. Elles sont actuellement surchargées. »

Le scan du Bouwmeester suscite des sentiments mitigés parmi les pouvoirs locaux.

« Certains sont furieux, soit parce qu’ils ne veulent pas voir la réalité en face, soit parce qu’ils pensent que nous les tenons responsables de la politique d’aménagement du territoire de ces disons septante dernières années, ce qui n’est naturellement pas le cas. D’autres disent : nous isolons nos maisons, nous ne comprenons pas pourquoi elles sont au mauvais endroit. D’autres encore témoignent que les résultats du scan ne les surprennent pas, ce qui soulève la question de savoir pourquoi ils n’agissent pas. Bien souvent, les communes avancent le manque d’instruments pour la mise en oeuvre d’une politique efficace. Avec le Groupe de recherche pour le développement urbain de l’Université d’Anvers et la VVSG, nous avons donc rédigé une synthèse des points sensibles qui demandent de l’attention au niveau supralocal, à partir du premier lot de scans. Ces recommandations concrètes peuvent s’avérer inspirantes pour le Décret instruments que le gouvernement flamand veut une fois de plus finaliser. »

La critique du projet de ce décret était que le régime d’indemnisation proposé était impayable pour les communes.

« Exproprier chaque parcelle de terrain à une pleine valeur fictive est bien entendu impossible. Cependant, pour tenir compte de la forte augmentation de la valeur des terrains à bâtir de ces dernières décennies, les acteurs politiques ont décidé de ne plus partir de la valeur d’acquisition indexée comme auparavant pour l’indemnisation des dommages résultant de la planification du territoire, mais plutôt de la valeur vénale du marché. Ce changement ouvre des perspectives intéressantes. Tant pour les bâtiments existants que les nouveaux, il faut passer du gaz et du mazout de chauffage aux réseaux de chaleur, économiquement et énergétiquement rentables lors d’une densité de minimum 45 logements par hectare. Pour les nouvelles constructions d’une telle densité, les zones d’extension d’habitat et les zones résidentielles non utilisées offrent de la place pour six millions d’habitants supplémentaires. Si on densifie le territoire existant, qui représente aujourd’hui un bon 1200 habitants au kilomètre carré, il est par exemple de 1800 en Angleterre, nous créons à nouveau de la place pour 2,2 millions d’habitants supplémentaires. La croissance démographique attendue d’ici 2080-2090 s’élève à seulement 1,2 million de personnes. Selon les calculs de BUUR, vue l’offre excédentaire, on ne trouvera plus de clients pour 80% des droits de construction actuels, tant les droits directs dans les zones résidentielles que les droits indirects dans les zones d’extension d’habitat. Ce qui a inévitablement un impact sur la valeur vénale. Si lors d’une expropriation ou d’un échange de territoire, vous ne pouvez pas démontrer que votre terrain est développable, la valeur vénale peut alors sérieusement chuter sous la valeur d’acquisition indexée, voire tomber à zéro si le terrain est en zone inondable. »

« Il y a un second aspect dans la discussion sur l’abordabilité du programme. Dans les endroits appropriés à cela, les communes peuvent remplacer les bâtiments existants, par ex. les maisons mitoyennes à deux étages par des bâtiments à six étages. Les propriétaires obtiennent la valeur vénale de leur maison mitoyenne, et avec les couches de construction supplémentaires, la commune génère de ‘l’argent’ avec lequel elle peut compenser les droits de construction des propriétaires de villas mal situées qui ont besoin d’une rénovation majeure. Dans de tels cas, les communes ne doivent pas ou peu payer de dommages de planification du territoire. Les propriétaires de ces villas seront heureux de déménager vers un endroit offrant plus de facilités et d’options de transport, à condition que le nouveau logement ait les mêmes qualités que leur ancienne villa. Je pense à une aire de jeux pour les enfants, un atelier de bricolage, un abri à vélos. Pour cette solution de logement de qualité, pour laquelle je plaide depuis quatre ans, j’ai trouvé un adjectif attrayant grâce à la crise corona : un habitat compatible au confinement. Il ne s’agit pas de logements plus petits dans des cages à lapins ou des tours résidentielles comme certains le soutiennent, mais d’appartements agréables avec un espace extérieur et des maisons mitoyennes avec un jardin, qui occupent moins de terrain. »

« Le politique travaille actuellement avec des instruments comme l’échange de terrains, les droits fondamentaux négociables et le règlement supralocal des droits de construction, auxquels un concept positif peut être couplé. A côté de cela, d’autres solutions sont envisageables. Les voitures salaires peuvent par exemple servir de levier pour inciter les citoyens à déménager. Dans le rapport sur le climat et le développement durable, que Jean-Pascal Van Ypersele et moi-même avons rédigé pour le compte de Youth for Climate, nous proposons que les travailleurs, en alternative à une voiture salaire, aient le choix d’un avantage fiscalement déductible similaire à celui de la voiture de société, mais alors comme réduction de leur loyer ou prêt, à condition qu’ils déménagent vers un logement ayant un bon Mobiscore, plus près de leur travail. »

Selon vous, quel est le plus grand défi pour votre successeur?

« Il doit poursuivre le développement d’un rapport capable de résister à une polarisation par la presse et à l’opposition politique. Ce rapport doit pouvoir concilier le groupe qui met l’accent sur l’extinction de la masse et la disparition de la nature et le groupe qui ne s’intéresse qu’au climat et aux émissions de gaz à effet de serre. Ces deux problématiques sont inextricablement liées. Cependant, la création d’un plus grand espace pour la nature doit recevoir une priorité plus élevée parce que la période de reconstitution est plus longue. Si demain nous ramenons à zéro les émissions de gaz à effet de serre, les gaz vont disparaître progressivement de l’atmosphère. En conséquence, la terre commencera à se refroidir dans 200 à 300 ans, et dans 1000 à 1200 ans, nous serons à nouveau aux températures d’avant l’anthropocène. Cela peut sembler long, mais à la lumière de l’évolution, ce n’est pas si mal. Si en revanche, une espèce disparaît, il faut en moyenne 20.000 ans avant qu’un remplacement équivalent ayant la même position dans la chaîne alimentaire n’émerge via des mutations et une sélection darwinienne. La perte d’espèces est très rapide. Dès qu’il n’y a plus suffisamment de spécimens d’une espèce pour maintenir la variabilité génétique, la probabilité qu’elle disparaisse est forte. En Flandre, 70% des espèces sont sous ce seuil critique. Le poids total des vertébrés est constitué à 65% par notre bétail, à 32% par les individus et à peine 3% par les animaux dans la nature. Cette évolution n’a pas commencé avec la révolution industrielle, mais il y a dix mille ans, lorsque l’homme est devenu sédentaire et s’est mis à construire des villages et des villes. C’est précisément pour cela qu’il ne faut pas réduire les défis d’aujourd’hui au climat. Se concentrer sur les émissions de CO2 nous mène collectivement droit dans le ravin. Si on autorise Elon Musk à raser en Allemagne plusieurs centaines d’hectares de forêt pour construire une usine Tesla écologique à la pointe de la technologie, alors on a tout faux. Vous ne placez tout de même pas un filtre à suie sur la cheminée de votre Titanic quand vous foncez sur un iceberg ? »

« Lorsque le gouvernement flamand a dit que le Bouwmeester devait s’en tenir à ses tâches principales, la presse s’est empressée de dire que je ne pouvais plus parler du climat. Vous n’avez toujours pas compris, fut ma réaction à l’époque, parce que j’en avais toujours sur l’architecture, je souligne depuis quatre ans que le climat est subordonné à l’aménagement du territoire. Nous tuons la nature en détruisant sa couche d’air, d’eau et de terre par notre utilisation du territoire. Tout tourne autour de la quantité d’espace que nous pouvons ingurgiter aux dépens de toute autre vie sur terre, et finalement à nos dépends. Si nous devons vivre à plusieurs dans moins d’espace, il faut alors les meilleurs architectes pour traiter la question de la conception complexe et rendre la densité nécessaire acceptable, viable et attrayante. »

Vous avez participé à la rédaction du Plan SOPHIA du Résilience Management Group avec des propositions pour changer de cap après la crise corona.

« Le Résilience Management Group veut rendre notre société résistante aux pandémies et autres calamités. Avec le corona, nous expérimentons un recalibrage complet de notre société, ce qui crée une immense opportunité. Lorsque le thème du climat et de la nature a été abordé, les politiciens n’ont pas assez écouté la science. Espérons que la crise corona change cela. Nos propositions pour une transition climatique sont abordables et positives. Qui serait aujourd’hui contre une planète avec une répartition équitable des ressources, un air sain, une sécurité routière élevée, des villes vertes, une belle campagne et plus de nature, certainement si les investissements utiles seront inférieurs à ce que coûtera le statu quo ? »

« Après la pandémie, les gouvernements s’endettent massivement pour relancer l’économie. Il faut investir cet argent dans des choses qui rapportent de l’argent, pas dans des secteurs dont vous voulez vous défaire, comme le pétrole ou les compagnies aériennes qui organisent des vols court-courrier. Rassemblez les compagnies aériennes et les lignes internationales à grande vitesse dans un consortium pour transférer progressivement l’emploi de l’un vers l’autre. Les villes intelligentes comme Gand et Bruxelles l’ont vite compris. La piste cyclable de la rue de la Loi est peut-être une épine dans le pied des navetteurs à quatre roues, mais les Bruxellois applaudissent. Et des citadins satisfaits sont une première étape vers un soutien électoral pour une bonne politique d’aménagement du territoire. Il faut maintenant aussi contenter les résidents ruraux. Déplacer les lotissements situés de manière excentrique vers les centres des villages. Cela doit être possible sur une période d’amortissement de 30 ans. Comme la Flandre remplace chaque année 1% de son bâti, et 60% sont au mauvais endroit, tout peut être résolu en deux périodes d’amortissement. Ce n’est pas si long. Nous ne lotissons que depuis 60 ans, auparavant seuls les agriculteurs vivaient à la campagne et ceux qui y travaillaient étaient forgeron, meunier. Les lotissements ne sont nullement dans l’adn de la culture d’habitat flamande si on regarde à plus long terme. »

Le Plan SOPHIA comprend aussi un volet sur notre démocratie.

« Les dernières élections ont une fois de plus montré que les gens ne s’intéressent pas à la fin de notre planète tant qu’ils ne savent pas s’ils vont arriver à la fin du mois. Cette situation alimente la polarisation et l’extrémisme. Nous pouvons remédier à cela par la solidarité. Le nombre de personnes multiplié par l’empreinte carbone moyenne par individu crée un fardeau que notre planète ne peut supporter. Le problème n’est pas seulement cette empreinte élevée, c’est aussi le nombre de personnes. Les chiffres de la natalité ne sont élevés que dans les pays où les niveaux d’éducation et de soins de santé sont insuffisants et où les femmes ne bénéficient pas de droits égaux. Via l’aide au développement, on peut faire quelque chose, de politiquement contraignant. Pour la gauche, cela signifie une répartition du capital, et pour la droite, moins de réfugiés et de migration. Il en va de même pour une véritable économie du partage. Les habitants d’Eeklo ont des parts dans le parc éolien local et ils partagent le rendement. Ce sont tous des petits CEO d’une gestion collective de l’énergie, qui n’a rien à voir avec le communisme, où toutes les parts devraient appartenir à l’Etat, mas c’est une forme de capitalisme citoyen. A gauche, on se félicite de cette redistribution du capital, à droite, on perçoit cela comme une activation du capital par laquelle nous devenons tous des capitalistes. Si vous pouvez coupler une telle redistribution sociétale fondamentale de l’actionnariat dans les outils de production, une sorte de vision post-capitaliste politiquement contraignante, à une croissance qualitative qui consomme moins de matières premières et d’espace, vous obtenez un impact environnemental moindre, une qualité alimentaire supérieure et ainsi de suite. »

Vous vous êtes aussi fortement engagé dans le monde de l’architecture.

« J’ai été un des fondateurs de la vzw Stad en Architectuur à Leuven et du Vlaams Architectuurinstituut VAi, et aussi président de la fédération professionnelle FAB. Mais je n’ai jamais été syndicaliste. Au contraire, je me suis opposé à l’obligation des formations continues purement techniques, parce que le cœur de l’architecture y fait selon moi défaut et qu’il n’y avait pas de place pour les voyages d’architecture, les visites d’expositions ou la participation à des conférences. Nous devons nous concentrer sur notre essence. Les architectes sont les dents avec lesquelles l’humanité se nourrit de la nature. Nous devons greffer notre mission à l’intérêt sociétal planétaire, et non à la sécurité incendie, au degré d’isolation ou à l’étanchéité à l’air de villas dans un bois. »

« En même temps, je voulais toucher les non-architectes parce que l’architecture s’adresse à tout le monde, pas seulement aux architectes. Voilà pourquoi je n’ai jamais tenu de discours ésotériques, j’ai toujours essayé de communiquer clairement, de manière accessible et avec une pointe d’humour. Il y a quelques décennies, il était évident que les politiciens ne connaissaient rien à l’architecture. Aujourd’hui, je connais un député provincial qui est abonné à El Croquis, des politiciens et des collaborateurs de l’administration qui partent en voyage d’architecture, la Flandre compte des ‘starchitects’, l’Open Oproep attire 60% de bureaux étrangers et un article sur baunetz.de a récemment décrit la Flandre et nos Open Oproep comme un ‘Wunder’. »

Vous n’êtes peut-être pas un syndicaliste mais vous vous souciez du modèle de revenus de l’architecte.

« La qualité est tellement importante qu’elle doit être assimilée à une compensation financière. Ce n’est pas un discours syndical. Au cours de mon mandat, et avec un effet rétroactif de deux ans, nous avons mis en place un suivi du nombre d’heures que les architectes ont consacré à un Open Oproep. Sur base de cela, nous avons adapté les rendus et conservé, notamment en matière de durabilité, uniquement l’essence : compacité, forme, qualité du paysage et nature. En parallèle, nous avons progressivement augmenté la rémunération. Le résultat est que la rémunération qui s’élevait à 7 euros de l’heure à ma nomination est d’environ 25 euros aujourd’hui. Cela crée du soutien parmi les architectes. Quiconque est pressé comme un citron, ira plus vite au Conseil d’Etat s’il perd un concours parce que son concept ne serait pas conforme, alors qu’il peut démontrer le contraire. Si vous prenez les architectes au sérieux, vous aurez moins rapidement de telles réactions. »

« J’ai toujours aussi adopté ce point de vue à l’égard des tiers. Europan m’a demandé un jour si je voulais les soutenir pour leur lancement en Belgique. J’ai catégoriquement refusé parce qu’Europan représente un concours non rémunéré où parfois 120 jeunes équipes travaillent dur pendant plusieurs mois sur d’immenses affiches qui sont ensuite jugées en une demi-journée et dont les cinq meilleures sont retenues. La moitié des projets primés ne sont même pas construits. Un travail en deux phases, avec une A4 pour la première partie, une sélection de cinq équipes que vous payez grassement pour la seconde phase, et la garantie que le vainqueur verra son concept réalisé afin de pouvoir fournir une première référence, leur ai-je dit. Ils sont repartis pâles. Le problème, c’est que les architectes devraient refuser de s’engager dans de telles histoires. »

En plus d’être Bouwmeester, vous avez continué à travailler pour votre bureau d’architectes. N’était-ce pas là un exercice sur une corde raide?

« J’ai été nommé Bouwmeester à 80% et j’étais légalement autorisé à faire ce que je voulais pour les 20% restants. Mais comme après le licenciement de Peter Swinnen, tout le monde épiait le Bouwmeester à la loupe, nous avons délibérément décidé de ne plus prospecter les marchés publics et de ne pas participer à l’Open Oproep. Nous nous sommes davantage concentrés sur Bruxelles et les Pays-Bas et différenciés. Nous participons par exemple à des concours privés de développeurs et autre donneurs d’ordre privés. Mais s’il apparaît qu’un concours n’est pas équitablement organisé, nous abandonnons et nous informons l’organisateur de notre décision et de nos raisons par écrit. Si un développeur a un terrain spécifique en tête et nous demande des croquis préliminaires, nous lui envoyons d’abord une offre. Nous ne travaillons pas gratuitement, il pourra éventuellement négocier une réduction. »

A quel point votre mandat fut-il difficile pour l’organisation du bureau?

« L’impact était énorme, surtout qu’Oana, juste après ma nomination de Bouwmeester, est partie deux ans en Roumanie reprendre un mandat politique. Nous venions heureusement de passer à une équipe autogérée. Oana et moi gérons principalement les grandes lignes. Le projet est-il intéressant ? Le site et le programme sont-ils bons ? Comment décrire en mots les grandes lignes de force d’un projet? S’agira-t-il d’un bâtiment introverti ou extraverti ? Où se situe la question essentielle du concept ? Nous faisons ensuite confiance à notre équipe qui peut bien entendu nous contacter en cas de question et de problème. Nous sommes aujourd’hui 19, Oana et moi compris. Cette échelle est restée à peu près la même, mise à part une contraction pendant la crise. Mais les personnes s’en vont régulièrement pour créer leur propre bureau. Lorsque nous avons besoin de mains supplémentaires, nous pouvons toujours les contacter temporairement. »

Vous venez vous aussi d’un autre bureau?

« Il y a environ 15 ans, j’ai fait une thrombose cérébrale. Heureusement, c’était une thrombose du cervelet, j’ai donc pu quitter l’hôpital après une semaine, et deux semaines plus tard, j’étais au travail. Mais cette thrombose pouvait être mortelle parce qu’elle s’est produite à proximité d’un endroit critique dans le cerveau. Après cette expérience, j’ai décidé de ne faire que ce que je voulais réellement, j’ai quitté mon ancien bureau et j’en ai fondé un à Bruxelles avec Oana et deux collaborateurs. Bien que nous ne connaissions personne et que cette ville ne forme pas un contexte simple pour se réinventer, nous nous sommes développés rapidement et nous tournions à plein régime après deux ans. Au bureau, des personnes du monde entier y travaillent et l’anglais est la langue officielle depuis plus d’une décennie. Nous possédons aussi un réseau académique international. Oana était récemment encore dans un jury à Mendrisio et moi-même j’étais à La Pas, Buenos Aires et Philadelphia pour des conférences. »

Vous revenez aussi à la KU Leuven avec des plans ambitieux.

« Dans trois ans, je prendrai ma retraite. Avant cela, je veux aider à mettre en place une formation inter-facultaire en développement durable. Actuellement, ce thème est repris dans diverses facultés, mais il manque un bachelier et un master distincts qui regroupent transversalement le savoir-faire des différents angles et forment les personnes qui peuvent conseiller les futurs décideurs, comme des virologues de la durabilité. Des connaissances à l’ONU confirment qu’il y a un besoin de personnes hautement qualifiées pour indiquer la direction à prendre à l’économie mondiale et à la politique internationale, sans créer de cimetière de l’emploi. Les architectes sont parfaitement adaptés pour une telle formation. Question the question est la première étape de toute mission de conception. Donnez-leur une tâche et la première chose qu’ils vous diront, c’est : dois-je vraiment faire cela, et si oui, à quel endroit ? L’architecture est une forme de pensée systémique, un organigramme qui montre comment tout est lié. L’architecture tourne autour de la question de savoir comment concevoir la présence tridimensionnelle de l’espèce humaine sur terre, dans tous ses comportements, ses excroissances et ses effets sur l’eau, le sol et l’air. Comment maintenir notre planète en état en étant trop nombreux pendant 300 ans, parce que la terre ne peut accueillir que 3,5 milliards de personnes ? Comment limiter entretemps autant que possible l’impact et les dégâts de cette surpopulation ? Les architectes ne réalisent pas toujours à quel point leur mission est politique. »

www.bogdanvanbroeck.com

Par Staf Bellens et Colette Demil

« L’équipe du Bouwmeester flamand a identifié plus de 100 défaillances dans la législation non-urbanistique comme la loi sur le bail à ferme, la loi sur la copropriété et les lois sur le financement des communes, qui sont à la base d’une utilisation inappropriée de l’espace. »

« Tant que les revenus communaux dépendront en grande partie du nombre d’habitants et d’entreprises, les communes continueront de développer des terrains. Une commune rurale qui renforce le réseau vert-bleu ou ‘produit de l’oxygène et des légumes pour la ville’ et faisant ce qui est utile, fait faillite. »

« Si on autorise Elon Musk à raser en Allemagne plusieurs centaines d’hectares de forêt pour construire une usine Tesla écologique à la pointe de la technologie, alors on a tout faux. Vous ne placez tout de même pas un filtre à suie sur la cheminée de votre Titanic quand vous foncez sur un iceberg ? »

« L’architecture s’adresse à tout le monde, pas seulement aux architectes. Voilà pourquoi je n’ai jamais tenu de discours ésotériques, j’ai toujours essayé de communiquer clairement, de manière accessible et avec une pointe d’humour. »

« Avec Mobiscore, on peut soutenir les personnes en zones rurales dans ce qu’elles ont vraiment besoin, via par exemple des subsides pour une autoroute à vélos ou une maison-salaire. A Londres, un tel instrument – le Public Transport Accessibility Level PTAL – est utilisé depuis longtemps comme outil stratégique et de planification. »

« La qualité est tellement importante qu’elle doit être assimilée à une compensation financière. »