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Dimension 55 – février 2020

David Dhooge et Saar Meganck – Dhooge & Meganck Architectuur

« Sans frottement, point d’éclat »

Ils ont bâti une usine de moutarde au fonctionnement parfait à l’allure d’une abbaye, qui a conquis d’emblée les cœurs des amateurs d’architecture du monde entier. Ils contribuent à donner un avenir au Château des Comtes de Gand. Ils prévoient une opération à cœur ouvert précieuse au centre de Wingene. Dans l’intervalle, ils continuent à se remettre chaque jour en question et transmettent cette attitude aux architectes de demain. Un agréable entretien avec les ingénieurs-architectes David Dhooge et Saar Meganck.

Par Colette Demil et Staf Bellens

Qu’ont en commun Claude Nicolas Ledoux, Andreï Tarkovski, Wabi Sabi, Ontroerend Goed, Sonic Youth et la Katsura Imperial Villa ? Ils font toutes les cabrioles possibles sur votre écran si vous cliquez sur « Zeitgeist » sur le site web de Dhooge & Meganck Architectuur. « Tout comme tous les êtres humains, les architectes puisent dans un puits qu’ils portent en eux », commente Saar. Dans son puits, nous rencontrons notamment Albijn Van den Abeele, ancêtre de l’école de Latem et son trisaïeul. « Les gens oublient parfois la signification fondamentale qui se cache derrière les grands noms et les étiquettes de l’art mondial. Pour moi, l’art n’est pas une question d’egos et d’étiquettes de prix. Ce qui compte, c’est la ligne qu’ils ont « posée » et la manière dont ils savent ainsi toucher chaque génération qui apparaît. J’ai grandi avec les récits purs et humains sur mon trisaïeul et les peintres de Latem. Il offrait régulièrement un toit aux artistes et stimulait avant tout en permanence leur volonté de faire ce à quoi ils se sentaient appelés. » Comme un écho lointain de cet aïeul, une série de petits tableaux de sa main est accrochée au mur de leur salle de réunion. Ceux-ci reviennent sur le site web sous la forme de petites icônes sous lesquelles les informations sur leurs projets d’architecture sont dissimulées sous forme numérique.

Les chemins se rencontrent

Ces deux ingénieurs-architectes (UGent) forment depuis longtemps un couple dans la vie journalière, avec comme des preuves qui réchauffent le plus le coeur, leurs fils Wolf (11 ans) et Raf (9 ans). Leur collaboration professionnelle remonte à une date plus récente, à 2015 pour être précis. Saar a d’abord rejoint le bureau d’architectes de Firmin Mees, Prof. em. à l’UGent, où elle a notamment encadré la transformation d’une ancienne centrale thermique en logements pour étudiants, The Therminal. Plus tard, elle a créé sa propre clientèle ; à cette occasion, elle a suivi le trajet habituel de commandes de débutant typiques pour passer à des projets épousant plus son style.

« Nous évitons des objectifs bien définis, parce que ceux-ci débouchent très rapidement sur des œillères. Nous jurons par un regard large, une attitude ouverte et la sensibilité appropriée pour les opportunités intéressantes qui croisent notre route. »

Après son stage, David a rejoint le groupement mis sur pied par Stéphane Beel et Xaveer De Geyter pour plusieurs projets de l’UGent, comme la faculté d’Economie à côté de l’Abbaye Saint-Pierre et l’UFO à côté du Vooruit. « Ces grands programmes, dans lesquels j’ai été impliqué depuis l’avant-projet jusqu’à une partie de l’exécution, étaient placés sous la supervision de Xaveer et de Stéphane, et ont formé une école d’apprentissage rigoureuse. En outre, tout se déroulait au sein d’une petite équipe autonome, dirigée par Jo Taillieu de Devylder Vinck Taillieu et Jo Taillieu Architecten, où Isabelle Blancke de Dierendonck Blancke, Inge Buyse et Bram Seghers de Buyse-Seghers collaboraient étroitement. » A partir de 2005, il a pu jouer un rôle sans cesse croissant au sein de Beel Architects et il a notamment été chef de projet pour la conception et l’exécution de quatre prisons, la reconversion du centre de tri postal de Berchem en Post X et le plan directeur des anciens docks de Gand, un concours local qu’il continue à savourer jusqu’à aujourd’hui. « En 2014, Stéphane m’a proposé ainsi qu’à trois autres collègues de devenir associé de son bureau. Pendant un an et demi, nous avons étudié et discuté ceci intensément, mais finalement cela ne s’est pas fait. Chaque candidat avait ses raisons à ce propos. Moi-même, je voulais partir à l’aventure de mes propres ailes, aux côtés de Saar. »

Ouvert à l’étonnement

L’ouverture et l’étonnement étaient les principaux leitmotivs au départ de cette aventure. Saar : « Nous évitons des objectifs bien définis, parce que ceux-ci débouchent très rapidement sur des œillères. Nous jurons par un regard large, une attitude ouverte et la sensibilité appropriée pour les opportunités intéressantes qui croisent notre route. »

David : « Cette attitude vous donne une certaine souplesse, tant comme être humain qu’au sein du bureau d’architectes. Notre petite échelle, avec à nos côtés une équipe de cinq collaborateurs, fait que nous pouvons nous retourner rapidement. Nous ne caressons pas de plans de croissance, mais donnons la préférence à la collaboration. C’est quelque chose de propre à notre génération, à mon avis. En collaborant, on apprend les uns des autres et on peut exercer une plus grande influence que si chacun travaille dans son petit coin. Nous aimons aussi l’aspect sportif des concours, dans lesquels on tire un jour ensemble la charrette et où l’on s’affronte le lendemain. Les marchés D&B nous conviennent également, parce que l’on obtient ainsi la compréhension du point de vue de l’autre partie. »

Saar : « Réunir ses forces est d’autant plus agréable que notre pays compte actuellement un très grand nombre de bons bureaux d’architectes. L’appréciation que nous ressentons les uns pour les autres dépasse largement la concurrence. Les tâches sont aussi si complexes à l’heure actuelle qu’il faut y investir une spécialisation étendue. Nous nous rendons compte qu’en associant les qualités et les accents de diverses parties, nous parvenons à un résultat plus étendu que si chacun raconte exclusivement sa propre histoire. »

« Nous ne caressons pas de plans de croissance, mais donnons la préférence à la collaboration. C’est quelque chose de propre à notre génération, à mon avis. En collaborant, on apprend les uns des autres et on peut exercer une plus grande influence que si chacun travaille dans son petit coin. »

Cette ouverture dépasse, pour Dhooge & Meganck, l’architecture et ses domaines connexes. C’est ainsi que pour leurs recherches et leurs projets, ils ont collaboré avec différents acteurs de l’univers de la culture comme le cabaretier Wouter Deprez, la présentatrice de Klara, Greet Samynn, et le compositeur Alain Van Zeveren. David : « Nous faisons cela non pas pour se faire remarquer, mais par intérêt pour ainsi dire, à partir d’un processus associatif. Alors que nous sommes occupés à l’architecture, des centaines d’autres idées, qui bouillonnent à partir de ce puits dont Saar causait justement, passent par notre tête. Pourquoi n’essaierions-nous pas de réunir tout cela au lieu de nous occuper exclusivement d’architecture ? »

Saar : « L’architecture s’adresse d’abord aux êtres humains et ceux-ci se trouvent toujours devant une collection de petits récits. Nous n’avons aucun message concernant un bâtiment fantastique qui caresse notre ego, mais nous voulons voir comment les personnes se sentiront dans un bâtiment, quelle signification ce bâtiment aura pour l’occupant, le passant et l’environnement. »

Exemple d’architecture

Malgré toute la diversité des recherches et des projets de Dhooge & Meganck, ceux-ci circulent l’un après l’autre autour d’un noyau visiblement reconnaissable que nous pourrions le mieux résumer comme « Every building must have its own soul » (Louis Kahn). « L’honnêteté et l’inspiration sont pour nous essentielles. Nous évitons tout ce qui est forcé et nous ne visons jamais un but final visuel, mais recherchons une réponse honnête. Form follows function, si nous voulons approfondir ceci par quelques mots inspirés. Ceci est lié à un large éventail de capital gagé : structure du plan et lisibilité, utilisation des matériaux, valeur visuelle, perception spatiale. »

Avec cet approfondissement et cette intériorisation, ils contribuent à donner le ton dans le Zeitgeist d’aujourd’hui. Ceci est apparu de manière plus que suffisante dans l’intérêt mondial suscité par leur usine de moutarde Camp’s qui a été caractérisée comme une abbaye, a décoré la couverture de l’annuaire 2018 de l’architecture en Flandre et a été nominée pour les prix Mies van der Rohe 2019. « Camp’s est, par excellence, une donnée industrielle et fonctionnelle. Cette image dissimule un récit technique extrêmement complexe de verticalité, de force gravitationnelle, de viscosité, d’efficacité et une capacité de production fortement augmentée qui exige beaucoup moins d’efforts physiques. Mais en même temps, l’usine est synonyme de perception. A commencer pour les travailleurs, qui devaient soulever toute la journée des sacs dans une sorte de boîte fermée, sans contact avec les saisons. Mais aussi pour le monde extérieur, car tous les samedis environ, deux groupes de personnes intéressées sont candidats à une visite guidée. Une personne s’est même sentie tellement concernée par l’architecture qu’elle est venue faire une demande de visite spontanément. »

La genèse de l’usine de moutarde est emblématique pour l’approche du bureau d’architectes. « Des amis du maître d’ouvrage, Ben Decock, un authentique homme de la renaissance, avaient transformé leur habitation avec nous. Le résultat a beaucoup plus à Ben. Ceci a signifié le début d’un long processus. Dans son vieil espace de production non chauffé, nous avons discuté pendant des heures, assis sur de vieux sièges, de la culture, de ce qui anime les activités humaines, de nos préoccupations. Dès qu’il a eu le sentiment que tout fonctionnait entre nous, il nous a laissé carte blanche. Lorsque, après avoir travaillé longtemps sur le projet dans un calme et une minutie parfaits, nous avons été soudainement inondés, après la réalisation, par cette vague d’appréciation, notre reconnaissance a été énorme. Il est magnifique de voir comment l’architecture, un langage universel qui n’a pas besoin de traduction, peut toucher les êtres humains du monde entier. Nous visons aussi une architecture qui ne nécessite pas de commentaires ni d’explications. »

Le mouton sous la laine

Ce n’est pas que le couple d’architectes, sous ce tourbillon d’applaudissements, ait perdu le contact avec le plancher des vaches, au contraire. « L’appréciation procure un bon sentiment, mais ce n’est pas le moteur qui anime notre travail. Comparée avec d’autres disciplines culturelles, l’architecture est une donnée lente. Entre le premier croquis et le bâtiment, plusieurs années peuvent parfois s’écouler. Les architectes doivent donc travailler sur le long terme. Un seul bon projet ne suffit pas, il faut toujours refaire ses preuves et réinventer. C’est précisément ce qu’il y a de beau dans notre profession. Nous continuons à nous mettre en question et nous faisons en sorte que d’autres le fassent avec nous. En cas d’observations, nous ne nous mettons pas directement en boule, bien au contraire. Au sein du bureau, chacun peut rester critique, tant qu’il s’agit du contenu. Entre nous deux également, des frictions surgissent au cours du processus de conception, mais sans frotter, on n’obtient pas d’éclat. Ce n’est que si l’on ose se mettre mutuellement en question que l’on arrive à un bon résultat. »

« Nous n’avons aucun message concernant un bâtiment fantastique qui caresse notre ego, mais nous voulons voir comment les personnes se sentiront dans un bâtiment, quelle signification ce bâtiment aura pour l’occupant, le passant et l’environnement. »

Pour eux, l’architecture est aussi par définition une recherche. « Il est sans aucun doute agréable de projeter toujours le même type de bâtiments et de maîtriser complètement cela chemin faisant, mais nous accordons la préférence à des commandes très diverses. Cela nourrit l’esprit et vous pousse à jouer un rôle modeste, car vous ne savez pas tout. C’est justement l’absence de connaissances préalables ou de références qui peut déboucher sur un autre regard surprenant. Je ne l’ai pas encore fait, mais je pense que je peux le faire, a dit Fifi Brindacier. Nous sommes également de grands amateurs d’architecture vernaculaire, qui présente souvent une forte authenticité. »

C’est à partir d’une vision comparable qu’ils s’engagent dans la formation architecturale. L’un et l’autre sont impliqués dans la formation conceptuelle des ingénieurs-architectes à l’UGent, et Saar donne en outre cours aux masters d’architecture de l’Académie de Masstricht. « Le contact entre les chargés de cours fait surgir des questions et forme ainsi une espèce de recherche. L’interaction avec les étudiants nous offre l’occasion d’être importants pour eux. Nous essayons de leur inculquer une attitude critique, la liberté de proposer pour déployer leurs qualités intrinsèques et développer une méthodologie. Ce qui est typique pour le processus créatif est la recherche itérative. Il ne faut pas se faire de soucis si l’on ne trouve pas directement une solution. Imposer n’est d’aucun secours, il faut que le processus s’empare de vous et il faut y trouver une certaine paix. Lorsque les étudiants s’aperçoivent que leurs chargés de cours n’ont aucune réponse et que, tout comme eux, ils s’engagent régulièrement dans le brouillard, ils comprennent, chemin faisant, que cette vérité unique n’existe pas, que les projets ne se déroulent pas en ligne droite, mais sont une question de dégrossissage et de recherche. Nous leur inculquons aussi en outre que même le plus beau récit s’écroule si le projet ne fonctionne pas. On n’y arrive pas avec de l’esbroufe seulement ; lorsque la laine est enlevée, il faut que le mouton soit encore là. »

Avenir du Château des Comtes

Par le biais d’un Open Oproep (appel ouvert) du Bouwmeester flamand, l’AM Murmuur – Dhooge & Meganck – Sabine Okkerse a décroché le marché pour préparer le Château des Comtes à l’avenir. « Capter un nombre croissant de visiteurs, mener cette tâche à bien et garantir une perception optimale, améliorer l’accessibilité, créer des conditions agréables pour les collaborateurs, respecter le plus possible l’identité de ce monument unique et mieux intégrer le bâtiment dans l’environnement, telles étaient quelques-unes des tâches à mener à bien. Nous avons approché le Château des Comtes comme un cœur aux nombreuses pièces. Nous avons d’abord bien regardé où la circulation avait lieu, après quoi nous avons défini deux interventions chirurgicales qui donnent un effet maximal moyennant un changement minimal. »

Un autre projet important est formé par la transformation du centre de Wingene, un marché qui a été également acquis par un appel ouvert et pour lequel les architectes collaborent avec le bureau d’architectes Dertien12 et le bureau d’architecture paysagiste Studio Basta. « Le marché comprend la rénovation avec extension de l’hôtel de ville et la construction d’un centre de loisirs. Nous avons pris là un risque sérieux et nié le plan directeur existant, étant donné que ceci entraînait un espace ouvert de peu de qualité. Par accumulation, nous avons pu créer un bel espace vert où les personnes se rencontrent automatiquement et où des conversations ont lieu spontanément sous la tour de l’église, au cœur de la commune. L’architecture doit être généreuse, offrir de l’espace aux lieux avoisinants et adopter, si besoin est, un rôle secondaire. Lors de la remise des prix ARC 2018, où nous étions finalistes, l’orateur, Adriaan Geuze de West 8, s’est adressé à une salle comble d’architectes : « L’architecture n’est plus pertinente ». Nous devons non seulement considérer le bâtiment comme un phénomène, a-t-il précisé dans ce discours audacieux, mais aussi ce qui se déroule autour du bâtiment et l’interaction avec ce dernier. Ce thème est présent dans tous nos projets et toutes nos recherches, parmi lesquels beaucoup de plans directeurs pour le développement urbain. On peut considérer la ville comme un grand bâtiment avec des espaces extérieurs et intérieurs. A l’échelle du médium, un rôle important est dévolu ici aux architectes, tant que nous nous rendons compte que nous ne pouvons pas résoudre les problèmes dans leur totalité. Toutefois, on peut essayer d’être aussi généreux que possible avec l’architecture en ce qui concerne la perception, l’humanité et le tapis urbain ou villageois et essayer de créer des conditions aussi optimales que possible. »

« Outre la technicité, le concept de durabilité abrite une dimension sociale et spatiale. D’où l’intérêt de questions comme : faut-il bâtir ? A-t-on besoin de cette surface ? Où est-ce que l’on bâtit ? Peut-on inclure des bâtiments existants ? Que faire de l’espace public autour du bâtiment ?

Wingene est un modèle pour d’autres thèmes clés du bureau d’architectes. « Pour ce projet, nous avons investi beaucoup dans la participation, qui est une donnée importante pour nous. Les premiers entretiens avec les habitants de la commune ont eu lieu en plein air, de manière à ce qu’il soit directement évident où nous voulions aller. Chacun a pu s’adresser à nous directement. Wingene exprime en même temps ce que nous comprenons par durabilité. Outre la technicité, le concept de durabilité abrite une dimension sociale et spatiale. D’où l’intérêt de questions comme : faut-il bâtir ? A-t-on besoin de cette surface ? Où est-ce que l’on bâtit ? Peut-on inclure des bâtiments existants ? Que faire de l’espace public autour du bâtiment ? L’architecture ne peut pas résoudre l’inégalité sociale, mais peut proposer des mouvements stratégiques pour aborder le problème de manière plus ciblée. »

www.dhoogemeganck.be