PROJET À L'HONNEUR  
Dimension 74 – novembre 2024

Silt Middelkerke: une balise particulière sur la côte belge

La structure rigide de la côte belge est réputée. Ce n’est qu’en certains endroits que la ligne droite de digues et de blocs d’appartements est interrompue. À Middelkerke, le bâtiment événementiel Silt ouvre la digue dans un mouvement fluide vers la mer, et l’intervention est accentuée par une tour en forme de bollard, dotée d’un voile en bois. Le projet, un concept du bureau d’architectes néerlandais ZJA et des architectes paysagistes DELVA, est sorti de terre en à peine deux ans.

En 2019, la commune de Middelkerke recherchait via un appel d’offres public une équipe capable de construire un nouveau point de repère et une attraction sur la côte belge. Sur les quatre équipes autorisées à soumettre un projet après la première sélection, c’est la Bouwteam Nautilus – un consortium néerlando-belge entre notamment ZJA, DELVA, OZ, Bureau Bouwtechniek, Debuild, Democo et Furnibo – qui a reçu le feu vert. « Certains ont froncé les sourcils quand ils ont appris que le bâtiment avait été conçu par des bureaux d’architectes néerlandais », s’amuse Leo ten Wolde, architecte de projet chez ZJA. « L’initiative vient pourtant d’un Belge. C’est en effet Guy De Meyer de Democo, et plus tard responsable de projet du maître d’ouvrage délégué de Debuild, qui nous a invité à jouer le rôle de concepteur principal. Quand vous avez l’opportunité de travailler sur un tel projet en tant qu’architecte, vous n’hésitez pas, n’est-ce pas ? »

Dès le départ, il était clair que le Silt serait un projet prestigieux. Un défi, aussi. La commande prévoyait un programme public substantiel avec notamment un casino, un hôtel, un restaurant et une salle événementielle pouvant accueillir 1.000 personnes, mais aussi la revitalisation de l‘espace public et l’intégration d’une digue critique. « Notre mission a consisté à concevoir un bâtiment particulier, qui ne devait toutefois pas devenir emblématique. Nous avons interprété cela en réalisant un bâtiment attaché à son environnement. »

Deux interventions centrales

Les ambitions de l’équipe de conception se sont traduites par deux interventions centrales lors de la première phase de conception : une base explicitement scénique d’une part, et une tour sculpturale mais discrète, d’autre part. « Au lieu d’un bâtiment distinct tourné vers l’intérieur – tel un vaisseau spatial pouvant atterrir n’importe où – nous voulions intégrer la construction dans son environnement », explique Leo ten Wolde. « Pour ce faire, nous nous sommes inspirés d’éléments paysagers de la côte : la base du bâtiment s’étend comme une nouvelle dune depuis la digue, avec l’Epernayplein en arrière-plan, vers la mer. La frontière entre le paysage et la structure s’estompe, et les lignes rigides si caractéristiques de la côte belge densément bâtie sont interrompues. »

La nouvelle dune est pratiquement aussi large que deux blocs de construction et a été maintenue aussi basse que possible. La vue sur la mer est ainsi préservée, des points de vue et des paysages sont créés depuis la digue et les bâtiments de l’Epernayplein, et un nouveau paysage expérimentable avec des oyats, des reliefs dunaires et des tranchées de sable se déploie au sommet du bâtiment. Des chemins et des marches emmènent les promeneurs de la digue jusqu’au bâtiment horizontal, puis les dirigent vers la plage.


Pour ne pas cacher le bâtiment et lui donner toutefois un aspect reconnaissable, le nouveau paysage a été flanqué d’une tour. « La forme précise a évolué tout au long du processus de conception car il fallait créer une tour aérée et plutôt discrète. À cet égard, un voile en accoya, un pin massif modifié, enrobe le noyau vitré. » La référence à un bollard n’est pas intentionnelle, d’après Leo ten Wolde. « La forme finale est le résultat des conditions côtières particulières et de recherches sur le vent, notamment. La base elliptique évite par exemple que les personnes de l’Epernayplein ne soient emportées par le vent. »

Focus au sous-sol

Bien que la tour soit l’élément le plus attrayant de la nouvelle construction, l’essentiel du programme et de la conception est au sous-sol. Seules les chambres de l’hôtel et la salle de petit-déjeuner s’élèvent au-dessus du niveau de la dune. Le hall d’entrée, le restaurant, le casino et la salle événementielle se trouvent sous le nouveau paysage. L’entrée partagée au centre du bâtiment, juste sous la tour, organise les flux de circulation. « On entre dans le bâtiment au niveau de la rue mais c’est comme si on pénétrait dans la dune.»

Côté nord, il y a le casino. Bien qu’il s’agisse d’un des éléments critiques du programme, il était logique, d’après Leo ten Wolde, de le ‘cacher’ sous le nouveau paysage. « Un casino est par définition un programme fermé. La connexion avec l’environnement n’est ni souhaitée ni autorisée. Il n’y a donc aucune vue sur la mer. » Il en va autrement du côté sud du bâtiment, occupé par le restaurant doté de plusieurs baies vitrées et de terrasses, offrant une vue sur la mer et le littoral vers Westende. Les grandes coupoles rondes amènent la lumière naturelle dans le bâtiment et établissent un lien entre le restaurant et le nouvel espace public au-dessus.

« La salle événementielle a été la pièce la plus difficile du puzzle », continue Leo ten Wolde. L’exigence d’un espace à double hauteur a créé de la complexité. « Si nous avions aménagé la salle événementielle au même niveau pour le casino et le restaurant, le nouveau paysage de dunes aurait été trop haut et nous aurions alors perdu la facilité d’accès et la vue dégagée sur la mer. La conséquence logique a consisté à prévoir le plancher de la salle à l’étage -1, ce qui nécessité une attention supplémentaire et des ajustements pour la circulation de secours. » Une connexion directe entre la salle événementielle et l’environnement n’était pas évidente compte tenu de l’emplacement souterrain. Toutefois, un vitrage a été prévu à la mezzanine et les visiteurs peuvent jeter un œil sur ce qu’il se passe en bas depuis le hall d’entrée.


L’étage -1 abrite les espaces techniques et logistiques, y compris le stock et les vestiaires pour la cuisine, l’hôtel et la salle événementielle. L’approvisionnement est essentiellement souterrain. « L’une des interventions les plus invisibles mais néanmoins essentielles, est l’aménagement d’un parking sous le paysage des dunes, sur deux niveaux souterrains et deux blocs de construction de large, l’entrée et la sortie étant positionnées aux extrémités. Nous avons ainsi pu garder la digue et l’Epernayplein libres de toute circulation et les aménager en zone piétonne. L’étage supérieur du parking, soit l’étage -1, est plus haut pour permettre l’accès aux petits camions. »

Des lignes fluides

Le fait que l’essentiel du concept ait pu être conservé, de l’idée initiale à la réalisation, est en partie dû à un partenariat solide au sein de l’équipe de construction. Au-delà des considérations organisationnelles, le concept de ZJA et DELVA incluait en effet de nombreuses implications techniques. Le concept du casino a par exemple été déplacé au-delà de la ligne de sécurité, ce qui a renforcé la demande initiale en termes de sécurité aquatique et de défense côtière. Le bureau d’ingénieurs Witteveen+Bos a conçu une digue qui devrait résister à une super tempête millénaire et qui, par ses lignes fluides, s’intègre au concept tout en limitant l’impact des tempêtes. Une extension spéciale anti-vagues empêche l’eau de mer d’atteindre le bâtiment.

Pour les entrepreneurs chargés de l’exécution, les lignes fluides si caractéristique du Silt ont représenté un sérieux défi. Des solutions préfabriquées aient été déployées autant que possible mais il fallait tenir compte en de nombreux endroits de surfaces réglées, de doubles courbures et autres formes organiques. Pour la réalisation du toit paysager, plusieurs études ont été réalisées avant que la décision ne soit prise de couler une dalle sur place. Un mur de béton à double courbure à l’intérieur a également été coulé sur place, mais en dizaines de segments distincts qui ont ensuite été lissés. « Pour l’auvent côté mer, nous avions aussi pensé au béton », détaille Leo ten Wolde. « Mais il est tellement grand que l’ensemble aurait été trop lourd. Le choix s’est donc porté sur une structure en acier et un revêtement céramique. Dans le passé, cela aurait été extrêmement difficile à cause des courbes mais avec les possibilités actuelles des programmes 3D et la modélisation paramétrique, nous avons pu fournir un plan très clair de tous les segments à l’entrepreneur. »

Les géométries complexes du Silt ont été modélisées par Bureau Bouwtechniek. Comme les éléments rectilignes sont rares dans le concept et que les outils manuels traditionnels n’étaient pas toujours adéquats, la programmation visuelle a principalement été appliquée. En outre, Bureau Bouwtechniek était responsable de la coordination des modèles provenant d’autres disciplines, du choix stratégique des matériaux en fonction de l’environnement côtier agressif et de la sauvegarde de l’intégrité structurelle du bâtiment. Leo ten Wolde: « Outre le vent, il a fallu tenir compte du risque et de l’impact de l’accumulation de sable pouvant affecter la stabilité. C’est pourquoi nous avons par exemple installé un système de surveillance avancé sur la structure de béton. »

Un délai de construction particulier

Un autre mérite de la collaboration interne au sein de l’équipe de construction fut le délai d’exécution exceptionnellement rapide. Après l’attribution du projet en septembre 2020, les travaux d’excavation ont été lancés en février 2022 et les portes du site s’ouvraient deux ans plus tard. Une prouesse, pas seulement en raison de la complexité du projet. Leo ten Wolde: « En ce qui concerne le planning, construire à la côte n’ a rien d’évident. En haute saison, la construction n’est pas autorisée pendant plusieurs mois et il faut tenir compte des saisons de tempête. Le fait d’avoir pu respecter la date d’ouverture prévue le 26 mars 2024 est vraiment dû à la force et à la communication de l’équipe de construction. »

En tant qu’architecte coordinateur et exécutant, Bureau Bouwtechniek a joué un rôle clé dans cette histoire. Le bureau anversois a pris en charge les questions techniques, financières et normatives, rationalisé la communication entre les concepteurs, les ingénieurs, les entrepreneurs et les autorités locales, et tenu fermement les rênes à chaque étape du projet. « Ce n’est qu’en impliquant tout le monde dans la conception et en regardant tous dans la même direction que la phase d’exécution a été lancée rapidement », conclut Leo Ten Wolde. « Je ne nierai pas que ce fut une période extrêmement difficile, mais tout le monde s’est pleinement engagé et nous y sommes parvenus. »